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L’agence de notation S&P menace de baisser la cote des États-Unis

 

Jusqu’à peu, quand on se renseignait sur la crise économique, on pouvait être surpris par la manière dont de nombreux journalistes anglo-saxons qualifiaient directement nos voisins européens. "PIGS" résumaient-ils, pour Portugal, Ireland, Greece, Spain.

Des "PORCS" donc. Ces pays avaient comme tord d’avoir des dettes colossales, une balance commerciale déficitaire, ils avaient le culot en plus de demander une intervention européenne et de dénoncer la spéculation des investisseurs internationaux.

 

C’était dĂ©jĂ  mettre volontairement plusieurs choses de cĂ´tĂ© :

- qu’au sujet de leurs finances publiques, les pays rĂ©putĂ©s "sains", comme l’Angleterre ou les États-Unis, sont dans une situation identique voir pire

- que pour éviter la faillite des banques, les États n’avaient pas d’autre solution que de faire des plans de relance, quitte à faire exploser leurs dettes et leur déficit

- que la crise est principalement due au fait que le gouvernement fédéral des États-Unis avait incité et approuvé la multiplication, puis la titrisation, de crédits hypothécaires extrêmement risqués

 

Mais surtout, c’était faire croire que l’hégémonie néo-libérale anglo-saxonne s’en sortait absolument indemne et pouvait continuer à s’imposer, même quand il s’agit de décrire les conséquences de la crise qu’elle a elle-même produite.

Et cela semble fonctionner d’ailleurs, car si on se fie aux actualités dispensés dans les JT la crise bancaire est finie, nous sommes désormais dans une crise nouvelle, un crise des dettes publiques. Le lien entre les deux n’est pas même évoqué.

On pourrait alors se demander pourquoi la crise des dettes publiques n’a pas eu lieu plus tôt, et pourquoi en Europe. Parce que ces pays se sont goinfrés, leurs gouvernements irresponsables empruntaient à tout va, faisant vivre leur population au-dessus de leur moyen, allant même jusqu’à masquer la situation catastrophique de leurs finances pour se faire réélire, pouvait-on entendre.

 

 

 

 

 

 

Contrairement à la "crise grecque", l’annonce de Standard & Poor’s est passé, elle, quasiment inaperçue dans les médias français.

C’est vrai qu’elle peut paraître peu spectaculaire. Il y a une chance sur trois pour que la note des États-Unis soit revue à la baisse dans les deux ans à venir. Mais ce n’est pas rien d’avouer publiquement une baisse de confiance des marchés dans la capacité des États-Unis à rembourser leur dette.

Il faut se rendre compte du séisme.

 

Tout d’abord il faut savoir en quoi une dette publique peut provoquer de la spéculation. Celle-ci ne se fait pas directement sur les titres de dette émis par les Etats mais sur un produit dérivé, les CDS.

Les CDS ont été inventés en 1994 par un trader de la banque JPMorgan, ce sont des contrats permettant à un prêteur de se protéger contre le risque de défaillance de son emprunteur.

Son fonctionnement ressemble Ă  celle d’une assurance : une entreprise qui prĂŞte de l’argent Ă  une autre peut contracter un CDS auprès d’une banque. Le prĂŞteur verse alors chaque trimestre Ă  la banque une cotisation Ă©tablie Ă  l’avance, et en Ă©change la banque lui verse la somme Ă©quivalente Ă  ses pertes si son emprunteur se trouve dans l’impossibilitĂ© de rembourser. La cotisation est Ă©tablie en fonction de la confiance que les marchĂ©s financiers accordent Ă  l’emprunteur, et la protection est valable gĂ©nĂ©ralement durant 5 ans.

Proposés aux investisseurs comme un moyen de mutualiser les risques de défauts de paiement, les CDS ont eu un tel succès qu’ils se sont généralisés dans tous les secteurs financiers. Aussi on a pu se mettre à contracter un CDS pour protéger un prêt que l’on fait à un Etat.

Mais le plus surprenant pour ceux qui ne sont pas habitués aux produits financiers, c’est que le possesseur de la protection peut vendre son CDS après l’avoir contracté, et trouver acheteur.

Si un emprunteur par exemple gagne soudainement en crédibilité, le défaut de paiement devenant moins risqué, ceux qui ont contracté un CDS peuvent chercher à s’en séparer, et d’autres investisseurs peuvent être intéressés. Il s’est depuis créé un véritable marché financier pour les CDS où ceux-ci s’échangent à des prix variant en fonction de l’offre et de la demande.

Le "détail" qui a son importance, c’est que la législation n’oblige pas le possesseur d’un CDS à posséder des actions concernés par l’assurance. Il n’est ainsi pas nécessaire d’avoir une reconnaissance de dettes d’une entreprise pour avoir un CDS qui protège contre le défaut de paiement de cette même entreprise. Il suffit de l’acheter au prix du marché à quelqu’un qui veut s’en séparer.

 

Et c’est là qu’il devient alors intéressant de spéculer. Car lorsque l’on constate qu’une entreprise perd en crédibilité, on peut prévoir que la demande en CDS va augmenter. Il est possible alors de gagner de grosses sommes d’argent en en achetant pour les revendre peu de temps après, sans avoir de titres de l’entreprise.

Leur valeur montera d’ailleurs d’autant plus que toutes sortes d’investisseurs pourront chercher à spéculer dessus à leur tour, faisant augmenter la demande... et le prix. Les titres de dettes deviennent alors moins intéressants parce qu’ils deviennent plus risqués, mais d’autant plus risqués aussi qu’ils deviennent soudainement beaucoup plus chers à assurer. Leur valeur baisse donc, et l’emprunteur devra accepter des taux d’intérêt plus élevés s’il veut continuer à se financer. Enfin, tout ceci finit par rendre les CDS encore plus attractifs et peut aggraver à nouveau la situation en donnant le sentiment que le risque continue à augmenter, produisant ainsi un cercle vicieux qui peut rapidement tourner à la catastrophe. C’est ce qui s’est passé par exemple lors de la crise des supbrimes.

L’invention des CDS qui part d’une bonne intention a finalement permis, en l’état de la législation, l’apparition de bulles financières dans le marché de la dette alors que ce genre de phénomène n’existait auparavant que sur les cours boursiers.

 

Leur valeur était déjà monté en flèche lors des plan de relance de 2009, pour redescendre ensuite lorsqu’on annonçait la "fin de la crise". Mais avec l’actuel engrenage dans lequel se trouve les pays européens, le sujet redevient extrêmement sensible... la simple annonce d’une prévision négative sur la note des États-Unis a suffit à affoler les marchés durant plusieurs jours.

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec les accords de Bretton Woods à la fin de la seconde guerre mondiale puis l’abandon de l’étalon-or dans les années 70, le dollar est devenu la principale monnaie de réserve et d’échange dans le monde. Les titres de dette étatsuniens se sont donc aussi multipliés et, paradoxalement, mis à servir de référence pour mesurer le risque des autres actifs sur les marchés. Relevant de la première économie mondiale, ils sont toujours considérés comme les produits financiers les moins risqués et les plus stables.

En conséquence, si la note des États-Unis bascule réellement, non seulement tous ces titres en circulation perdraient subitement de leur valeur et provoquerait de nombreuses faillites, mais les marchés n’auraient plus cet "actif sans risque" qui leur permet d’évaluer la valeur des autres. Ce pourquoi les investisseurs restent prudents quand à spéculer dessus, un événement pareil ferait passer la crise des supbrimes pour une simple partie de rigolade.

 

Mais, en vérité, les États-Unis ont déjà subi une prévision à la baisse sur leur note dans le passé, en 1996. Le contexte politique de l’époque montre d’ailleurs une curieuse coïncidence avec celui d’aujourd’hui, les démocrates avaient perdu les élections de mi-mandat, obligeant donc Bill Clinton à une cohabitation avec les républicains. Mais la situation financière et sociale était tout à fait différente.

C’était l’agence de notation Moody’s qui faisait le coup cette fois là et leur annonce avait fait mouche. Le gouvernement Clinton avait alors tout fait pour retrouver un excédent commercial, rembourser une partie de la dette et faire reculer l’inflation pour éviter cette baisse de leur note (voir les graphiques plus haut). Mais en contrepartie l’idée d’État-Providence fut aussi définitivement jeté à la poubelle, la Chambre des représentants à majorité républicaine allant même jusqu’à définir le système d’assistance publique comme étant contraire aux valeurs américaines. Non seulement l’austérité des politiques publiques et la modération salariale fut de rigueur, mais une "loi sur la responsabilité individuelle et le travail" imposait désormais un dispositif social des plus régressifs du XXème siècle.

Aujourd’hui, avec une nouvelle cohabitation dĂ©mocrate-rĂ©publicaine, Standard & Poor’s ne cache d’ailleurs pas les raisons politiques de son annonce. « Nous pensons qu’il y a un risque significatif Ă  ce que les lĂ©gislateurs amĂ©ricains ne parviennent pas Ă  trouver avant 2013 un accord sur la façon de gĂ©rer les dĂ©ficits budgĂ©taires Ă  moyen et long termes », affirme l’agence.

En fait, les institutions financières ne sont convaincues ni par le vote récent du Congrès qui réduit le budget 2011 des États-Unis de 38 milliards de dollars, ni par le plan présenté dernièrement par Barack Obama pour réduire le déficit budgétaire de 4 000 milliards de dollars sur les douze prochaine années. Ce qui semble les intéresser véritablement, c’est le plan du républicain Paul Ryan qui propose une révision de fond en comble de l’assurance santé, prévoyant 6 000 milliards de dollars de réductions des déficits, et qui s’oppose à celui d’Obama qui prévoit des coupes dans les dépenses publiques mais aussi des hausses d’impôts.

Avec le coup de force de son annonce, on imagine facilement qui S&P veut pousser à se rallier à l’autre. Et au passage, Obama a d’ailleurs aussi réussi un sérieux coup de force, qui répond sans doute à celui de S&P, en retournant l’opinion médiatique à son avantage et de manière surprenante grâce aux événements récents concernant Al-Qaïda et Ben Laden.

 

Plus près de nous, de l’autre côté de l’Atlantique, le think-tank européen Leap/Europe 2020 spécialisé dans l’anticipation politique, prévoit, lui, une nouvelle crise systémique globale pour l’automne 2011. Mais elle ne serait pas due à une baisse effective de la note étatsunienne, au contraire elle serait la conséquence des plans d’austérité qui permettront de l’éviter. Selon eux, ces plans risquent de provoquer de graves émeutes sociales comme celles qui ont déjà eu lieu dans le Wisconsin, et de faire baisser la consommation dans ce pays, mettant à plat toute l’économie mondiale.

Le remède ne serait donc même pas plus enviable que le mal lui-même.

Mais beaucoup de politiques ont déjà choisi leur camp en ne voulant pas même s’offusquer de l’intrusion d’institutions financières privées dans le champ démocratique. Car il s’agit aujourd’hui de se rendre compte que l’impossibilité de pouvoir mener une politique sans avoir la confiance des marchés, cela revient finalement à instaurer une démocratie qui n’accorde le droit de vote qu’à la masse des plus riches d’entre nous.

 

 

En Europe le problème n’est pas différent. "Le libéralisme ou la mort" semblent déclarer nos dirigeants. Sans que la moindre allusion n’ait été faite dans les médias français, la Commission Européenne a adopté tout récemment un "Pacte pour l’euro" (appelé il y a peu de temps encore Pacte de compétitivité) qui engage nos gouvernements à accentuer la réforme des retraites et les modérations salariales, mais aussi à institutionnaliser l’interdiction des déficits publics. Ceci pour sauver notre monnaie commune de risques de dépréciation.

En France, alors que la valeur de nos CDS est passée au dessus de celle de France Télécom ou de Carrefour, c’est à dire littéralement que l’État est considéré désormais par les marchés comme étant moins fiable qu’une entreprise privée, L’UMP a décidé de se jeter à corps perdu dans l’affaire pour le moins hasardeuse d’interdir les déficits publics pour les rassurer. L’Assemblée Nationale a ainsi lancé, ce mardi 3 mai, un débat sur une réforme constitutionnelle à ce sujet.

On peut imaginer qu’un gouvernement PS aurait, lui, avant de faire la mĂŞme chose, attendu d’y ĂŞtre poussĂ© par une prĂ©vision nĂ©gative sur la note française.

Tags : Economie Politique Etats-Unis Finances


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RĂ©actions Ă  cet article

  • 1 vote
    Par concitoyen (---.---.---.141) 9 mai 2011 14:49

    Le jour ou la chine et l’Europe auront leurs agences de notations et reprendront le contrĂ´le de leur monnaie, se sera fini de l’empire anglo-amĂ©ricain ! 

    A quoi ressemblera le monde sans l’empire anglo-amĂ©ricain ? 
    L’empire survit grâce Ă  une armĂ©e surpuissante et l’illusion d’une monnaie le dollar.
    Comme Ă  l’époque des Romains, l’empire s’étant la ou il y a des matières premières et des esclaves. Ils ont le contrĂ´le de la monnaie de rĂ©fĂ©rence des Ă©changes mondiaux.
    ( ils n’ont rien inventĂ© !) 
  • vote
    Par cillau (---.---.---.219) 9 mai 2011 15:25



    tous ce qu i est grand est appelĂ© a tomber un jour,et ce jour n’est pas loin,ils ont construit leurs Ă©conomie sur le pĂ©trole des arabes a 020 cents le litre , aujourd’hui ce n’est plus le cas.
    je crains avant de se désintégrer, y aura beaucoup de victime.
    tellement leurs arrogance et leurs hégémonie,sur le monde, j aimerais voir leurs lamentation de voir les chinois en tête du pelotant
     

    • 3 votes
      Par TZ (---.---.---.23) 9 mai 2011 18:53
      TZ

      Ils ne seront pas les seuls Ă  se lamenter : le système chinois ne sera pas mieux, voire mĂŞme pire car basĂ© sur une oligarchie hautement dĂ©fendue par son Parti unique et des mĂ©thodes dignes des annĂ©es noires de l’Europe.
      .
      Une alternative Ă  ces 2 gĂ©ants serait donc une bonne nouvelle !

  • 4 votes
    Par perlseb (---.---.---.59) 9 mai 2011 16:57

    Petit Ă  petit, on va habituer l’opinion Ă  Ă©couter ces oracles que sont les agences de notations et que les hommes politiques doivent suivre absolument s’ils ne veulent pas sombrer comme la Grèce... Et on continue d’appeler cela une "dĂ©mocratie" : on vote pour des gens qui font ce que les agences de notation leur disent. Vote = PQ.
    .
    Alors qu’il suffit de sortir de la loi de Rotschild-Pompidou (en France, votée en 1973) au niveau Européen ou national pour dire merde à toutes ces agences bidons afin d’emprunter directement à la BCE à un taux fixe très avantageux (ce que les banques ont le droit de faire contrairement aux états).
    .
    Pourquoi les journalistes ne lient jamais ces 2 Ă©vidences Ă  la tĂ©lĂ© : pour que le peuple croit vraiment qu’il a vĂ©cu au-dessus de ses moyens ? Quand donc les journalistes feront-ils leur boulot  !!! Ils prouvent juste qu’ils sont eux aussi, infĂ©odĂ©s aux marchĂ©s...

  • 1 vote
    Par Rulebreaker (---.---.---.196) 11 mai 2011 19:32
    Rulebreaker

    merci pour ces explications !

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