« Le seul intérêt
d’un dirigeant, c’est son réseau de relation dans les salons privés, leur
valeur ajouté s’arrête strictement là, et ils sont beaucoup trop payés pour une
compétence restaurant/golf (je caricature un peu). » (Dubitatif)
Friot est contagieux, je vois, et c’est logique de la part
d’un gourou. Mais, personnellement, je préfère le portrait du patron que Jaurès
publiait dans la "Dépêche de
Toulouse" du 28 mai 1890, sous le titre "DIRIGER" :
« Il n’y a de classe
dirigeante que courageuse.
« A toute époque, les
classes dirigeantes se sont constituées par le courage, par l’acceptation
consciente du risque.
« Dirige celui qui
risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer.
« Est respecté celui
qui, volontairement, accomplit pour les autres les actes difficiles ou
dangereux.
« Est un chef celui
qui procure aux autres la sécurité, en prenant sur soi les dangers.
« Le courage, pour
l’entrepreneur, c’est l’esprit de l’entreprise et le refus de recourir à l’Etat
; pour le technicien, c’est le refus de transiger sur la qualité ; pour le
directeur du personnel ou le directeur d’usine, c’est la défense de la maison,
c’est dans la maison, la défense de l’autorité et, avec elle, celle de la
discipline et de l’ordre.
« Dans la moyenne
industrie, il y a beaucoup de patrons qui sont à eux mêmes, au moins dans une
large mesure, leur caissier, leur comptable, leur dessinateur, leur
contremaître ; et ils ont avec la fatigue du corps, le souci de l’esprit que
les ouvriers n’ont que par intervalles.
« Ils vivent dans un
monde de lutte où la solidarité est inconnue.
« Jusqu’ici, dans
aucun pays, les patrons n’ont pu se concerter pour se mettre à l’abri, au moins
dans une large mesure, contre les faillites qui peuvent détruire en un jour la
fortune et le crédit d’un industriel.
« Entre tous les
producteurs, c’est la lutte sans merci ; pour se disputer la clientèle, ils
abaissent jusqu’à la dernière limite, dans les années de crise, le prix de
vente des marchandises, ils descendent même au dessous des prix de revient.
« Ils sont obligés
d’accepter des délais de paiement qui sont pour leurs acheteurs une marge
ouverte à la faillite et, s’il survient le moindre revers, le banquier aux aguets
veut être payé dans les vingt-quatre heures.
« Lorsque les
ouvriers accusent les patrons d’être des jouisseurs qui veulent gagner beaucoup
d’argent pour s’amuser, ils ne comprennent pas bien l’âme patronale.
« Sans doute, il y a
des patrons qui s’amusent, mais ce qu’ils veulent avant tout, quand ils sont
vraiment des patrons, c’est gagner la bataille.
« Il y en a beaucoup
qui, en grossissant leur fortune, ne se donnent pas une jouissance de plus ; en
tout cas, ce n’est point surtout à cela qu’ils songent. Ils sont heureux, quand
ils font un bel inventaire, de se dire que leur peine ardente n’est pas perdue,
qu’il y a un résultat positif, palpable, que de tous les hasards il est sorti
quelque chose et que leur puissance d’action est accrue.
« Non, en vérité, le
patronat, tel que la société actuelle le fait, n’est pas une condition
enviable.
« Et ce n’est pas
avec les sentiments de colère et de convoitise que les hommes devraient se
regarder les uns les autres, mais avec une sorte de pitié réciproque qui serait
peut être le prélude de la justice ! »
« Vous préférez qu’on aille tous dans le mur… » (Dubitatif)
Parce que vous croyez que Friot nous évitera le mur, le cas
échéant ? Pourquoi pas Beppe Grillo, pendant que vous y êtes ?
« …pour votre petit confort mental alors qu’on a de moins en moins
de travail et de ressources à partager. » (Dubitatif)
Ce n’est pas tellement mon petit confort mental qui est en
cause que les délires mystiques de certains utopistes, qui non seulement ne
tiennent aucun compte de la nature humaine, mais encore nient son existence,
parce qu’ils y sont contraints pour faire tenir leurs aberrantes théories
debout.
« Friot propose
que chacun soit le propriétaire de son espace et de ses outils de travail. Le
boulanger possède sa boulangerie, les ouvriers possèdent leur usine. »
(Gaspard Delanuit).
Ce qui me rappelle ce petit morceau d’humour soviétique, qui
figure dans un certain nombre de recueils : un ouvrier est planté devant un
établissement industriel qu’il contemple, et il dit "Que j’en sois propriétaire, ça,
je le comprends, mais ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi je viens de me
foutre à la porte..."
« Mais beaucoup
de profiteurs (faisant du profit avec le talent et le travail des autres) se
nomment frauduleusement entrepreneurs sous prétexte qu’ils possèdent
l’entreprise... » (Gaspard Delanuit).
Beaucoup ? Carton garanti au "Café du Commerce"
avec un adverbe de ce genre... Alors quelle proportion de dirigeants et quelle
proportion d’emplois touchés par ce phénomène dans l’ensemble du pays ?
« Quand Friot
parle de parasitisme, il parle surtout de gens qui gagnent 200 à 400 fois un salaire
minimal de travailleur... » (Gaspard Delanuit).
Et bien, il doit le préciser parce que le "Café du
Commerce" le prend au premier degré, et ne va pas plus loin. Mais, après
tout, c’est peut-être ce qu’il escompte, Friot...
A cela, Jean-Marie Rouart a très opportunément rappelé, à ce
frénétique de l’égalitarisme, le rôle décisif des élites d’un pays : "La France est constituée par quoi ? Elle est
constituée par qui ? Elle est constituée par tous les grands
entrepreneurs, tout ce qui a constitué
la richesse et même la civilisation... de Louis Renault, de l’automobile, de
l’aviation, ce sont de grands inventeurs, de grands industriels."
Rouart complète Jaurès et, dans le même temps, il rejoint le
comte de Saint-Simon, qui écrivait à la fin du XVIIIe siècle, ou au début du
XIXe : « Si la France perdait subitement
ses cinquante premiers savants, ses cinquante premiers artistes, ses cinquante premiers fabricants, ses
cinquante premiers cultivateurs, la
nation deviendrait un corps sans âme, elle serait décapitée. Si elle venait au
contraire à perdre tout son personnel officiel, cet événement affligerait les
Français parce qu’ils sont bons, mais il n’en résulterait pour le pays qu’un
faible dommage. »