J’ai bien compris que vous êtes un cynique. Je vous dis déjà que dans ce
domaine vous ne me battrez pas.
Je ne pense pas être cynique, je pense être réaliste, en reconnaissant qu’à
l’occasion, j’affiche mon réalisme avec une certaine brutalité, née de la répulsion
que j’éprouve à l’égard de la pensée "convenable".
"Ce qui est intéressant, c’est que votre cynisme vous conduit à
avoir une répulsion pour ce projet"
Je n’éprouve pas de répulsion, mais un sentiment profond de
non-faisabilité. Et ce ne sont pas les réponses que vous apporterez ci-dessous
qui me feront changer d’avis.
"...mais pour ne pas que ca devienne infernal, et ce sera le cas si
les choses continuent ainsi !"
Mais il deviendra aussi infernal si les choses prennent le tour que veut
leur imposer Friot.
"Mais n’est ce pas du simplisme de croire que les détenteurs du
capital eux en sont capable ?"
Les détenteurs du capital ne gèrent pas les producteurs et leur
production comme ils géreraient des fonctionnaires ou des rentiers - qui, les uns et les
autres, ne créent pas de richesse -, mais comme des producteurs, et comme leur
production. Et les détenteurs du capital sont bien obligés de veiller à
maintenir une clientèle d’acheteurs potentiels, sinon, il n’y a plus de
production.
Pour la suite, tout ce que vous dites au sujet de la mise en oeuvre de
la théorie de Friot correspond aux impressions et aux sentiments que vous inspire
votre adhésion à ce projet. Moi, en revanche, je vois venir une société dans
laquelle le droit au revenu sera assorti de devoirs draconiens qui étoufferont
toute velléité d’indépendance, d’autonomie ou d’automarginalisation.
En outre, la lutte contre toutes les formes de gaspillage, de
surproduction et de pertes, conduira à une planification de type soviétique,
incluant une part de pénurie volontaire, on parlera peut-être de « mini-pénurie
contrôlée », qui débouchera forcément sur une authentique pénurie, par peur
de dépasser les quotas de déchet.
"Moi je crois au
contraire qu’il y’ a des mystiques qui veulent croire coute que coute que la
nature humaine existe. Pourtant moi je constate qu’on se comporte suivant la
manière dont on a été déterminé socialement."
Pour moi, la nature humaine, c’est, fondamentalement, l’insurmontable
prédominance des envies, des impressions, des émotions, des sentiments, des
passions et des instincts sur la raison. Tout, dans les choses humaines, la
trahit en permanence, aussi bien dans les comportements individuels que
collectifs, civils que militaires, parlementaires que gouvernementaux.
"Ceci dit je crois au libre arbitre..."
Ceci dit, je ne crois pas une seule seconde au libre arbitre. Nous
faisons ce que nous sommes prédisposés à faire, et nous ne faisons pas ce que
nous sommes prédisposés à ne pas faire.
"Le darwinisme des individus des libéraux est infondé, le darwinisme
des groupes est lui une réalité observable."
Quels libéraux ? Il y en a autant de variétés que de
"fascistes" et de "racistes", au point que je ne me soucie
même plus de savoir, si je suis libéral ou non.
Pour en revenir à votre propos, il est indubitable qu’il existe quantité
de réalités humaines qui ne peuvent être appréhendées qu’au niveau des groupes,
des communautés, des peuples.
D’autant plus, de mon point de vue, que je considère qu’un pays n’est
rien d’autre que l’expression des gens qui l’habitent, partant de leur capacité, ou
de leur incapacité, à prendre sa construction en main.
Dans la guerre, il ne faut pas perdre de vue que l’homogénéité du groupe
se fait d’abord "contre" - ce qui est le meilleur des ciments, on
voit ce qu’il advient de l’U.E. maintenant qu’elle n’est plus soudée par la
menace soviétique - lors des préliminaires, et s’interprète ensuite
"pour" dans l’affrontement.
"En quoi le système de Friot devient irréalisable si cet instinct
existe ?"
Dans ma conception de la nature humaine, cet instinct n’est qu’un
élément parmi d’autres, et pas le plus influent, dans le cas qui nous occupe.
"Est-ce que vous vous rendez compte que
tout le monde ne peut pas investir parce que tout le monde ne possède pas le
capital ?"
Je me rends surtout compte que tout un chacun n’est pas apte à démarrer
avec une "idée" et sans argent autre que ses propres ressources (qui
peuvent être très limitées). Or, on trouve des self made man même parmi les « issus de l’immigration » extracommunautaire, avec les obstacles supplémentaires qui résultent de leurs origines.
"Il ne parle à aucun moment d’égalité
salariale mais de limiter le tranche supérieure des salaires à 6000
euros."
Ce n’est pas avec ça qu’il va contribuer au maintien du "luxe
français" dont il parle au début de son intervention. Et quand la
fourchette des salaires est comprise entre un et trois ou quatre, je ne vois
pas bien où est l’inégalité, même si ceux qui toucheront "un" en
éprouveront de la frustration et s’en plaindront amèrement.
Parce que le système de Friot est une machine à créer des frustrations
plus violentes que celles d’aujourd’hui, dès lors qu’elles se développeront entre
gens réputés égaux.
Lorsque les
individus ne seront plus frustrés d’avoir moins que d’autres, ils seront
frustrés de n’avoir pas plus que d’autres - abstraction faite, bien entendu,
des membres de l’inévitable nomenklatura, qui se réserveront le château
d’Yquem, la Romanée-Conti, le Beluga, les truffes du Périgord et assimilées, et
le safran en pistils – pour cette raison toute simple qu’ils auront le
sentiment profond que leurs vrais mérites ne sont pas reconnus.
« Je reprendrai les catégories d’Eric Gueguen … »
Je n’ai pas réussi à entrer dans son raisonnement et à le plaquer sur
des réalités concrètes, tant historiques qu’actuels.