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Commentaire de Erca

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Erca 13 janvier 2012 03:22

"Ce qui nous oblige à nous demander pourquoi, cette fois, il en serait effectivement ainsi ? D’où viendrait-il que ces gens seraient différents des autres humains, des humains normaux, qui sont guidés principalement par leurs sentiments, leurs instincts, leurs sympathies et leurs antipathies, leurs préjugés favorables et défavorables, leur ego et le souci qu’ils ont de leur image, leurs convictions politiques et philosophiques, l’image aussi, et c’est très important, qu’ils se font de l’homme, corrompu par la société pour les uns, corrompu par nature pour les autres ?"


=> Je ne dis pas que les tirés au sort n’auraient pas de vision politique, qu’ils s’accorderaient entre eux de façon magique, qu’il n’y aurait pas d’antagonisme. Une vraie délibération a très peu de chances de se rapprocher de la vérité ou de l’intérêt général sans une forte contradiction en son sein. Ce sur quoi j’ai voulu insister, c’est que les tirés au sort n’auront comme horizon de la délibération que le seul intérêt du peuple français. Et si l’on s’aperçoit que ce n’est pas le cas pour certains (conflit d’intérêts par exemple), on peut penser qu’ils seront très vite révoqués. Je le rappelle, le but serait avant tout de nous prévenir contre les abus de pouvoirs.

Ce n’est absolument pas le cas dans une assemblée élue, où les députés raisonnent au moins en partie en fonction de l’intérêt propre à leur parti. Encore une fois, la procédure élective empêche par elle-même le fait d’être désintéressé.

"Ah non, vers ce qu’ils considéreront comme l’intérêt véritable du peuple français. Intérêt à court terme, voire très court terme, le plus souvent, pour ne pas courir le risque de l’infâmante révocation. Ce qui fait qu’on retrouverait, en pire, l’une des pires caractéristiques du système actuel, le refilage de la patate bouillante aux responsables suivants. Avec des mandats courts et non renouvelables, le sport deviendrait on ne peut plus attractifs."

=> Tout d’abord, je doute que le peuple français passe son temps à révoquer les membres de son assemblée nationale ; cette procédure ne se déclencherait certainement qu’assez rarement pour de simples raisons pratiques. Il s’agirait seulement d’exclure ceux qui seraient manifestement allés à l’encontre de l’intérêt général. Pensez bien qu’il faudrait réunir une majorité pour valider la révocation, et donc que les propositions soutenues par la personne mise en cause choquent véritablement le peuple.

Mais pour vous répondre autrement, on peut également se référer à un exemple historique de "mandat" souverain soumis à la révocabilité : les nomothètes de la démocratie athénienne. On sait qu’à partir du IVème siècle à Athènes, l’Ekklesia (l’assemblée du peuple sur l’agora) ne pouvait plus voter les lois, seulement les décrets. L’Ekklesia gardait certes l’initiative en demandant à examiner une proposition de loi ou à en supprimer une, mais elle n’avait plus le pouvoir de les valider ou de les supprimer in fine : ce pouvoir revenait aux nomothètes, tirés au sort parmi les héliastes, qui examinaient les propositions soumises par l’Ekklesia. A ma connaissance, les nomothètes, au IVème, n’ont jamais eu à souffrir d’une vague de révocations dès que l’Ekklesia était en désaccord avec leurs décisions.

Cela étant dit, pourquoi ne pas soumettre la révocation à des juges ou des magistrats plutôt qu’au peuple pour des raisons pratiques ? C’est à discuter. Nous aurions sûrement des choses plus importantes à voter que des plébiscites pour ou contre tel tiré au sort.

"La démonstration ne m’a pas convaincu, parce qu’il y a, dans le peuple, des courants de pensée antagonistes et, au sein de l’assemblée, tel courant de pensée peut être assez largement majoritaire après un tirage au sort et assez largement minoritaire après le tirage au sort suivant."

=> Etant donné que le tirage au sort est sensé conduire, par un fait statistique, à une représentation plutôt fidèle des classes sociales, donc des idées (je dirais plutôt des postulats idéologiques), ce changement de "majorité" d’une assemblée à l’autre me paraît fort improbable. Quand bien même le volontariat représenterait un filtre pour une représentation fidèle des classes, celui-ci instituerait une base sociologique relativement stable pour le tirage au sort, quoi qu’il en soit.

Ce changement net de majorité serait d’autant plus improbable que, je le rappelle, les tirés au sort ne raisonneraient pas du tout comme des politiciens professionnels suivant une discipline de parti. En effet, dans leur grande majorité, ils n’appartiendraient à aucune structure partisane (on pourrait même interdire aux adhérents de partis de participer du fait du conflit d’intérêts). Ils seraient amenés à réfléchir ouvertement et par eux-mêmes, et pourraient donc se rapprocher, faire des compromis, beaucoup plus facilement que dans notre régime parlementaire où chaque député entend souvent tenir une ligne sur chaque débat sans en bouger.

"Si donc après qu’une fournée de tirés au sort ait voté vert, et la fournée suivante, voté orange, il faut confier la décision finale au peuple, on gagnerait du temps en confiant directement le vote final au peuple. Sur tous les sujets et à tous les niveaux de décision, ce qui est matériellement impossible, tout en étant la condition sine qua non d’une authentique dévolution du pouvoir au peuple."

=> Je rappelle que via le référendum d’initiative populaire, le peuple pourra tout à fait, à tous les échelons, décider par lui-même lorsqu’un quorum requis le souhaitera. Il s’agira des questions les plus sensibles. Et j’ai déjà expliqué en quoi le tirage au sort généralisé serait une façon de confier le pouvoir au peuple.

"Parce que votre pouvoir du peuple à vous, qui se réduit à la faculté de se porter volontaire pour un tirage au sort aléatoire, c’est me semble-t-il, une arnaque infiniment plus grande que la démocratie représentative. En votant pour un parti, j’ai au moins l’impression d’opter pour des gens avec lesquels, j’ai des affinités, plutôt que pour des individus avec qui je ne partage à peu près rien, à l’exception d’une morphologie globalement semblable."

=> Tout d’abord, je rappellerai que la démocratie représentative est un oxymore. Le gouvernement représentatif dans lequel nous vivons depuis 1789 a été promu par des penseurs (au premier rang desquels l’abbé Sieyès) qui avaient en horreur la démocratie. Ce sont les libéraux aristocrates de la Restauration qui ont fini par confondre Etat de droit et démocratie, de sorte que nous vivions dans une novlangue insupportable. Le gouvernement représentatif n’est pas une forme de la démocratie, mais un régime qui lui est strictement opposé puisqu’il se fonde sur l’élection, procédure propre à l’aristocratie de l’avis de tous les plus grands philosophes politiques (Aristote, Montesquieu, Rousseau, entre autres). Nous ne vivons pas en démocratie, ni même dans un régime s’affiliant de près ou de loin à celle-ci ; c’est une profonde erreur que de le penser.

Ensuite, pouvez-vous m’expliquer comment vous pouvez être certain d’avoir des affinités avec un élu qui est totalement libre de mettre en oeuvre l’exact inverse de ce qu’il a promis pendant la campagne ? A droite comme à gauche, on n’a cessé d’opérer des trahisons de grande ampleur depuis les débuts de l’avènement des partis. Les exemples sont tellement innombrables qu’il ne serait pas très juste d’en prendre un seul, mais regardez seulement sur combien de propositions notre président de la République actuel est revenu, voire a fini par accomplir l’exact inverse. C’est proprement effarant. Vous voyez bien que la procédure élective est vaine pour mettre en oeuvre vos "affinités". Et d’ailleurs, qu’est-ce que cela peut bien valoir quand les mêmes que vous élisez pour vos affinités procèdent quotidiennement à des abus de pouvoirs scandaleux ? Avec le tirage au sort, vous pouvez être certain d’être véritablement représenté, les abus de pouvoirs en moins. Et enfin, je vous signale que des tas de Français ne se sentent pas DU TOUT représentés par l’offre partisane. Avec les partis politiques, nous avons affaire à des positions idéologiques complètement figées et sectaires, organisées selon un axe droite-gauche qui, s’il devient le seul référent, assassine la pensée, l’empêche de se déployer librement. Je n’ai pas peur de dire que l’offre politique à laquelle nous avons droit est, pour la plupart, faite pour les simples d’esprit. Elle n’a aucun intérêt. Un bon système politique a besoin, pour la santé et l’intérêt de ses citoyens, de s’appuyer sur des pensées affranchies des clivages pré-formatés ; or le gouvernement représentatif n’a que faire d’elles.

"Votre peuple à vous, en revanche, est une entité abstraite, monolithique, homogène – en une formule « universalistement républicaine » - dont les représentants ne sont que numériques, indépendamment de toutes les chapelles, groupes et communautés, auxquels leurs origines, leurs inclinations, leurs croyances et leurs convictions les rattache, appartenances que vous refoulez complètement – au nom du désintéressement, de la raison raisonnante et de l’ouverture d’esprit (voir ci-dessus) -, mais qui n’en seront pas moins déterminantes au moment de la prise de décision."

=> J’ai déjà écrit ci-dessus que les tirés au sort n’iront évidemment pas à l’assemblée sans postulat idéologique dont ils ne changeront probablement pas. Cela étant dit, on peut bâtir, sur la base de quelques postulats, des constructions de pensée innombrables. Je persiste à penser que des amateurs politiques, qui n’auront pas des cadres de pensée rigides comme les parlementaires partisans d’aujourd’hui, seront amenés, via la délibération, à évoluer de façon importante compte tenu des arguments, des théories qu’ils découvriront une fois en charge, ou auxquels ils n’avaient jamais réfléchi sérieusement jusque-là.

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