Tu as évoqué à plusieurs reprises mai 68 que tu sembles résumer à certains de ses leaders médiatiques.
Si c’était le cas, l’épisode serait assez méprisable, je te l’accorde. Mais j
e pense pour ma part que cet évènement historique insolite mérite plus de considération. D’autant qu’il est probable que notre avenir bascule dans la rue, une fois de plus.
Mai 68 c’est une insurrection qui ne sait pas vraiment ce qu’elle veut dans un contexte de bouillonnement planétaire. On y trouve, un sentiment d’opposition à la marchandisation et à la mécanisation du monde, de l’idéal mais aussi de l’opportunisme, des idées justes, d’autres fausses et bien d’autres choses encore.
En tout cas et malheureusement, pas de quoi ébranler véritablement la société de consommation qui n’en a fait qu’une bouchée.
Pour autant, résumer mai 68 à une révolution colorée made in CIA ou à une partie de jambe en l’air géante est regrettable. C’est dénaturer, ridiculiser et insulter un évènement dont l’histoire de France n’a pas à rougir.
Il s’agit, à mon sens, d’une révolution avortée parce que prématurée, romantique également, mais insuffisamment armée au niveau conceptuel et donc vouée à l’échec.
J’ai tendance à croire que des répliques décisives auraient éclaté depuis, si la télévision n’était pas apparue, donnant au marketing la force de frappe nécessaire pour canaliser les énergies inconscientes et diriger les foules vers la consommation et l’abrutissement.
Il est probable que les américains ont cherché à profiter de l’occasion pour faire chuter De Gaulle mais, si tel était leur objectif, ils ont échoué. De Gaulle n’est pas tombé par la rue en mai 68 mais par les urnes en avril 69, de manière franco-française.
Beaucoup jugent aujourd’hui que mai 68 était insignifiant, pourtant, pour De Gaulle lui même, "on y voit tous les signes qui démontrent la nécessité d’une mutation de notre société, et tout indique que cette mutation doit comporter une participation plus étendue de chacun à la marche et aux résultats de l’activité qui le concerne directement. "
Ce discours n’a pas fait mouche contrairement au deuxième (30 mai), beaucoup plus ferme.
Pourtant, le projet de participation (qui serait aujourd’hui qualifié de communiste), sorte de troisième voix entre les deux idéologies dominantes, associée à une décentralisation revigorante pour la démocratie, était une réponse visionnaire.
On a l’impression qu’il était plus subversif, dans le fond, que ceux qui le qualifiaient de ringard et qui n’étaient pas en capacité de conceptualiser une alternative crédible.
La triste ironie de l’Histoire, c’est que mai 68 a donné du poids à une opposition arriviste et a fourni le prétexte à la trahison pour ceux qui lorgnaient sur sa succession.
Certains ambitieux, ayant interprété le rôle de petits chefs révolutionnaires en mai 68, se sont par la suite embourgeoisés vitesse grand V, allant jusqu’à devenir des membres éminents de l’oligarchie actuelle.
C’est que leur moteur était la quête du pouvoir et non la sincérité des convictions.
Ne les laissons pas s’accaparer le monopole d’un évènement historique qui les a emporté dans son souffle bien plus qu’ils ne l’ont suscité. C’est leur faire beaucoup trop d’honneurs en même temps que trahir l’histoire.
Abandonner à July, Cohn Bendit ou consort ce cri contre le désenchantement moderne est un mauvais calcul. Cette image selon laquelle les "révolutionnaires" ont tous tourné carriéristes dans la pub, la politique ou les médias est désastreuse.
Elle arrange l’ordre établi tout comme le fait de résumer mai 68 à une histoire d’étudiants devenus incapables de contrôler leur libido.
Cette idée est donc répétée à souhait bien que fausse et elle dissimule le fait que les fondements de la société ont bel et bien tremblés en ce printemps bouillonnant.
Ils disent "vous nous parlez de révolution et d’idéal mais nous y étions nous en mai 68, et au premières loges, vous n’êtes pas les premiers, nous avons essayé, croyez nous, le renversement du système n’est ni possible ni souhaitable".
Nous devrions répondre à ces faux culs "vous y étiez comme tous les autres, comme un grain de sable dans la tempête. Et votre vie, depuis, est éloquente sur la profondeur et la sincérité de votre engagement. Mai 68 est un soubresaut du peuple, il ne vous appartient en rien. Cette éruption, étonnante, incomprise même par ses acteurs, était vouée à l’échec certes, se trompait d’ennemi certes, a été récupérée certes, mais aujourd’hui le fruit est mûr et nous allons le cueillir, avec vous, sans vous ou malgré vous."