@ Morpheus :
Je vais vous répondre en bloc.
Bon, je vous sens exalté par votre récente lecture de Korzybski, on passe toutes et tous par des moments comme ça, ça va passer. 
Aristote est un philosophe ayant vécu au IVe siècle avant notre ère. Il s’est intéressé à tout, à fondé l’éthique, la métaphysique, la biologie et la logique. Il s’est montré tellement génial qu’il a creusé derrière lui un trou de près de 20 siècles, que l’on ne s’est escrimé à combler qu’à partir (en gros) de la fin du XVIe siècle. Et à partir de cette date, on a bêtement reproché à Aristote le vide abyssal qui lui a succédé, comme s’il était le gourou d’une secte satanique. Partant de là, de nombreux logiciens (en particulier) et des philosophes analytiques ont pris un malin plaisir à confiner Aristote au rayon poussiéreux "histoire de la pensée" : sa logique devenait éculée (on oubliait qu’il avait quand même fondé cette science), son éthique se trouvait dissoute dans l’utilitarisme de bas étage, quant à sa métaphysique, bah, de vieilles lunes !
Bref, on n’a plus gardé de lui que ce qu’il dit de l’esclavage naturel dans le livre I des Politiques. En se gardant bien, toutefois, de faire remarquer que dans le livre V de l’Éthique à Nicomaque, son raisonnement, poussé dans ses retranchements, va précisément à l’encontre de l’esclavage naturel. En fait, Nietzsche parlait tout aussi bien des serfs par nature, et on ne le lui a jamais autant reproché. Mais c’est vrai que Nietzsche, lui, n’était pas tendre avec l’Église à une période où il était grand temps d’en finir avec elle également...
J’en viens maintenant au pavé que vous m’avez demandé de lire. Le Monsieur (avec lequel j’avais eu l’occasion de discuter chez les rouges) est bien remonté contre l’homo œconomicus, et, si vous suivez mon raisonnement depuis plusieurs mois maintenant, vous devez savoir que j’ai la même aversion.
Toujours est-il que l’expérience qu’il relève nous démontre en gros qu’une expertise au débotté a plus de chance de parvenir à des résultats corrects qu’une expertise menée chaque jour de la même manière par un... expert, comme endormi par la côté répétitif de sa tâche. Je le crois volontiers, mais cela ne remet absolument pas en cause les bienfaits d’un savoir mis au service d’une cause. Et pour vous montrer combien le commanditaire de cette étude - tout Nobel qu’il soit - n’a pas inventé l’eau chaude, savez-vous qui je vais à nouveau convoquer ? Aristote en personne...
Dans l’Éthique à Nicomaque (que vous finirez par lire...), Aristote nous dit que l’action humaine la mieux aboutie est régie par deux sortes de vertus : les vertus intellectuelles et les vertus morales. L’homme le mieux disposé à bien agir en toute situation est celui qui possède à la fois ces deux sortes de vertus. Il y a donc le cognitif d’un côté (vertus de la connaissance) et le conatif de l’autre (vertus de la volonté de caractère). Un homme disposant d’un savoir étendu mais dépourvu de perspective morale se condamne à mettre son savoir au service du mal en embuscade. Mais un homme à haute valeur morale et dépourvu du moindre savoir n’est guère plus avancé : l’enfer est pavé de bonnes intentions, non abouties par manque de connaissance des moyens d’y parvenir...
Bref, est en mesure de bien juger celui qui, d’une part possède un peu de ces deux vertus, d’autre part en fait montre de manière équilibrée. Un expert n’appartient pas à cette catégorie, certes, mais le ravi de la crèche non plus !!! Vous pourrez me rétorquer que l’avis d’Aristote compte pour rien face à des analyses en laboratoire sur cobayes humains, sauf que ce que je viens d’exposer parle à tout le monde (ou presque) : il est évident qu’être intelligent ne suffit pas à bien agir, et qu’être disposé à faire le bien non plus. Le bien est le but, la connaissance le moyen, et l’une ne va pas sans l’autre. Autrement dit, lutter contre le préjugé consistant à croire qu’un homme instruit en vaut deux, je suis entièrement d’accord. Mais de là à en déduire que l’instruction ne compte pour rien, c’est un pas dans le vide que je vous laisserais seul franchir, cher Morpheus. 