À nous deux, Morpheus... 
J’ai bien compris que le "dualisme" vous incommodait, et j’irais même jusqu’à penser que tout vient de votre suspicion à l’égard de toute verticalité. Comme la verticalité est susceptible de dévoiement, sûrement préférez-vous chercher des arguments pour déclarer toute verticalité non avenue. Mais vous savez, c’est ainsi qu’a œuvré également un philosophe comme Deleuze, que je me plais à citer en ce moment car il est à mes yeux à l’origine d’un grand foutoir idéologique. Il analysait tout avec cette même volonté de tout aplanir, de tout niveler, de déconsidérer la moindre assignation, la moindre transcendance, la moindre identité. Il allait jusqu’à dénier, symboliquement, l’emploi du mot "racine" pour lui préférer le "rhizome", horizontal et sans queue ni tête, donc éminemment plus sympathique. Inutile de vous dire que Judith Butler a directement puisé là-dedans ses délires sur le "genre"...
J’en reviens au "dualisme". Je récuse un peu cette réduction, à laquelle je préfère le mot de "dyadisme". Le dualisme marque l’opposition, le dyadisme la complémentarité. Et non seulement Aristote n’est pas le père de ce mauvais réflexe qu’est le dualisme sec, mais il a manifesté constamment une volonté de le dépasser(contre son maître) et de creuser entre deux termes opposés. Ainsi, par exemple, la vertu de prudence est-elle celle reliant, non seulement vertus morales et intellectuelles, mais pratique et théorie qui, vous l’admettrez vous-même, existent bel et bien l’une en face de l’autre (en tant que dyadisme). Cette vertu s’est trouvée récusée par les Modernes, et ce sont eux qui ont opéré un dualisme, se scindant pour le coup en empiristes ou utilitaristes d’un côté, en rationalistes ou idéalistes de l’autre. Aristote, lui, avait le bon goût d’être ni l’un, ni l’autre. Mieux : il était tout ça à la fois.
Bref, ce réflexe oppositif typiquement moderne, vous l’adoptez vous-même dans votre grille de lecture : dominants d’un coté, dominés de l’autre, riches contre pauvres, le grand nombre face au petit. Qui ici essaie désespérément de convaincre l’autre que les choses sont bien plus complexes qu’il n’y paraît dans ce dualisme de façade ?...
Aristote, pour en finir avec lui, admettait par exemple une certaine multiplicité de l’âme (végétative, sensitive, appétitive, intellective), il a inauguré la typologie des régimes politiques (monarchie, aristocratie, démocratie), et surtout, il a œuvré pour établir la médiété dans la vertu, que l’on pourrait assurément rapprocher de la voie du milieu asiatique. Ainsi Aristote n’oppose-t-il pas la vertu au vice, comme vous le dites, mais la vertu au vice par défaut, et au vice par excès. Donner trop peu (façon libéral, paradoxalement), c’est entacher son action d’un vice ; mais donner trop (façon socialiste)... également !! C’est difficile à comprendre de nos jours, mais tout à fait cohérent.
Morpheus, n’avez-vous donc aucune autorité intellectuelle que vous respectiez ? Croyez-vous réellement ce que vous dites en prétendant que la vertu n’existe pas ? Pourquoi ? Parce que l’on ne peut pas la quantifier en laboratoire ???
Vous savez, j’ai eu l’immense chance d’effectuer mon service militaire en tant qu’officier. Savez-vous ce que j’ai appris en particulier ? Qu’il valait beaucoup mieux soigner ses rapports avec ses subalternes qu’avec ses supérieurs. Non que j’aie été vertueux dans cette histoire, mais tout simplement cohérent. La hiérarchie était nécessaire, et j’avais le devoir de faire en sorte qu’elle soit effective. Je crois modestement être parvenu à me montrer juste à ce moment-là, et jamais mes trente appelés du contingent ne m’ont manqué de respect ou désobéi. Je suis resté en contact dans le civil avec certains d’entre eux.
La hiérarchie n’est pas une plaie, c’est son utilisation à des fins personnelles qui donne cette impression. On dira alors que dans la plupart des cas c’est ce qui arrive. Dans la plupart des cas seulement, car les hommes sont ce qu’ils sont : non pas "égaux", mais éminemment "divers".