1. Je ne vais jamais sur E&R. Pas par allergie, je ne suis nullement sectaire, mais parce que je n’en ai jamais le réflexe.
2. Vous parlez du "conservateur" et je ne me sens pas le moins du monde visé. Celui-ci est aussi englué dans la marche du temps qui passe que son ennemi préféré. Il y en a un qui coupe les oignons, l’autre qui pleure.
3. Enfin, la graisse dont il s’agit est celle du conformisme, et il y a en effet un certain conformisme à suivre bêtement tout ce que la modernité nous vend comme géniale nouveauté ou progrès social (comme des femmes à barbe qui gagnent l’Eurovision, au hasard). On me reproche souvent, voyez-vous, de trop penser à ce qui devrait être et de ne pas me résigner platement à ce qui est. Tout ceci, bien sûr, sans avoir à rougir de trouver parfois plus de génie et de cohérence dans le passé que dans le présent.
4. Dans l’Athènes classique, les partisans d’une diffusion plus massive
du pouvoir politique au sein du peuple étaient appelés péjorativement
des « démocrates », c’est-à-dire de doux rêveurs. Ces « démocrates » ont
fini par adopter eux-mêmes ce vocable et à s’en montrer fier. On sait
la fortune qu’il aura.
Au moment de la Révolution française, les révolutionnaires les plus
forts en gueule ont commencé à traquer tout ceux qui pouvaient, de près
ou de loin, s’opposer à l’inéluctable et éternel mouvement
révolutionnaire. Ils les ont appelés « réactionnaires ». Ces derniers,
que leurs détracteurs assimilaient à de vulgaires peine-à-jouir, ennemis
de l’humanité en fleur, ont, eux aussi, fini, à tort ou à raison, par
adopter le terme péjoratif dont on les affublait, à le revendiquer même.
Il serait néanmoins frauduleux d’en déduire que lorsque quelqu’un se
dit « réactionnaire » par commodité de langage, il est astreint à la
case qu’on lui a assigné sur l’échiquier idéologique du prêt-à-penser.
Je veux dire par là que lorsque je me prétends « réactionnaire », ce
que je vise, ce que j’ai en abomination au-delà du progrès, c’est le progrès de commande, et précisément cette
manie, héritée de la Révolution française, de placer des gens dans des
cases en indexant leurs sentiments sur tel ou tel sujet à la marche
incessante de l’humanité sur les chemins radieux de l’extase
universelle. Je l’ai dit et le redis donc : se prétendre réactionnaire, c’est-à-dire adopter l’insulte que l’adversaire vous décerne, c’est faire preuve de beaucoup d’ironie sur la forme, et assumer une certaine liberté de pensée quant au fond.
Le progressiste refuse catégoriquement de voir que l’enfer est pavé
de bonnes intentions, ne le niez pas. Et, comble de la mauvaise foi, le
progressiste d’aujourd’hui condamnera comme affreux réactionnaire le
progressiste d’hier si celui-ci s’est laissé déborder par le réel que
lui-même néglige.