En me rendant sur l’article paru hier chez les rouges, celui dont micnet nous a conseillé la lecture, et en gambergeant un peu, j’ai fini par comprendre où se trouve l’incohérence de tous les amoureux transis de la démocratie athénienne. Voici.
Les uns et les autres maintiennent ici que le régime représentatif a été fondé comme un régime à vocation aristocratique. C’est totalement faux selon moi, j’ai déjà expliqué pourquoi. Mais c’est dans les sources mêmes de ceux qui prétendent ça que se niche leur plus grosse erreur.
Ils nous disent : Aristote a dit que l’élection était consubstantielle à l’aristocratie et le sort consubstantiel à la démocratie. Cela a été repris, entre autres, par Montesquieu, ce que Bernard Manin a recensé dans un célèbre ouvrage ces dernières années. Puis vient Chouard qui promeut le livre et invite tout le monde à le lire. Mais "tout le monde" ne prend pas la peine de décortiquer les données, de remonter de Manin à Montesquieu, puis de Montesquieu à Aristote. Non. Chouard a l’air sympa, il sème sur le chemin de la démocratie "réelle" de petits cailloux que beaucoup se contentent de ramasser derrière lui sans effort supplémentaire.
Ne nous contentons pas de ces petits cailloux. Remontons une seconde jusqu’à Aristote, que très peu de gens ont lu, à tort bien sûr (cela fait deux ans que je le dis ici). Aristote dit en effet que la vertu est la valeur aristocratique par excellence, alors que la liberté (individuelle) est le souci majeur de la démocratie. C’est écrit noir sur blanc. Or, la vertu distingue, et les plus distingués sont réputés les meilleurs. La vertu chez Aristote n’est pas seulement morale, c’est le fait de bien faire, de mieux faire que d’autres ce pour quoi l’on est fait. Il y a également une dimension naturaliste dans le terme "élection". Un cheval de course rapide est très "vertueux". L’aristocratie escompte donc faire émerger les meilleurs au moyen de l’élection, je ne reviens pas là-dessus. En revanche, ce qu’on omet de dire, c’est que les "votants" sont déjà des gens triés sur le volet : c’est parmi les gens "vertueux" en matière politique (i.e. connaisseurs et adeptes en la matière) que se trouve l’oiseau rare qu’ils vont se charger, entre eux, de débusquer : Primus inter pares (à la manière des moines du Moyen Âge). Le sort, lui, fait intervenir Dieu ou le Hasard, devant l’immensité desquels tous sont égaux, et dont la sanction est irrévocable. Il faut avoir ça en tête, c’est primordial.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien que l’élection est aristocratique, d’une part parce qu’elle est mise en place pour trouver le meilleur, mais d’autre part parce que les membres concernés ne sont pas "n’importe lesquels". Pour Aristote, il serait sidérant de demander à une assemblée de tisserands d’élire le meilleur général (j’avoue, excusez-moi, être en parfait accord avec lui sur ce point...). Par conséquent, si nous demandions à Aristote de juger notre régime représentatif, celui où l’on demande à un analphabète (il y en a un certains nombres dans notre corps électoral) de voter pour le chef politique d’une "cité" de 65 millions d’habitants, je pense sincèrement qu’il y verrait, dans un grand éclat de rire étouffé, un régime fondé sur la liberté individuelle (engendrant le scrupule égalitaire) et non sur la vertu. Les "meilleurs", en l’occurrence, seraient en définitive les sophistes les plus doués (ce en quoi nous aurions bien du mal à lui donner tort, une fois de plus). Je le répète : dans l’esprit d’Aristote, l’aristocratie élective a cours au sein d’une communauté ayant déjà fait l’objet d’un premier tri (pas de paysans, de commerçants ou autres). C’est également en cela qu’elle est aristocratique.
En conclusion, je crois qu’il faut impérativement que celles et ceux qui approuvent les distinctions faites par Aristote en matière de régimes politiques prennent avant tout la peine de le lire (pas besoin de savoir le grec), et ensuite d’assumer jusqu’aux moindres désagréments de cette logique, ce précisément dans un souci de cohérence intellectuelle. Il y a un gouffre qui nous sépare des Grecs, pas seulement politique, mais anthropologique. Repenser le régime, c’est avant tout sonder la nature humaine : politique et rationnelle philologiquement, éminemment plurielle ontologiquement.
À vous lire,
EG
PS : N’oubliez pas, pour finir, qu’Aristote n’avait rien à gagner à tout ce qu’il a prétendu : contrairement à Socrate ou Platon, il n’avait aucun droit politique en tant que métèque. Donc de toute façon, malgré tout ce qu’il pouvait établir philosophiquement, il demeurait en marge et ne s’est jamais battu pour autant, en tant qu’individu, pour les droits politiques des étrangers...