Deux rappels sur la "politique de la chaise vide" :
- La France à l’époque pesait à elle seule 30 ou 40% de la CEE, aujourd’hui autour de 15-20%
- la politique de la "chaise vide" n’a pas fonctionné à long terme : la France a échoué à transformer l’Europe communautaire et supranationale en "démultiplicateur de puissance" - à son profit, évidemment - et se traîne aujourd’hui pour s’adapter, bon gré mal gré, à un modèle inspiré économiquement par l’Angleterre, qui a obtenu jusqu’à présent tout ce qu’elle exigeait - de l’élargissement à la conception anglaise du libre-échange - et politiquement par l’Allemagne, avec le modèle des landers devenu la brique de construction de l’Europe élargie.
C’est bien de rêver, mais aujourd’hui il n’y a pas de possibilité de "changer l’Europe". Le machin actuel à 28,30 et 32 pays, simple doublon politique de l’OTAN et passoire institutionnelle pour les multinationales US et allemandes (ne jamais les oublier) est, de facto, l’Europe.
Et tout ça ne date pas d’hier :
« Lentement mais sûrement [l’Allemagne] est parvenue à ses fins. Elle
voulait une Europe élargie et libérale, elle l’a obtenue. À chaque
étape, elle a su faire coïncider les progrès de l’Europe avec ceux de
son émancipation nationale et de son retour sur la scène internationale.
Elle n’a jamais rien sacrifié que de façon provisoire et révocable.
L’Europe s’est toujours arrêtée au seuil du sanctuaire où elle
préservait son intégration atlantique, son Ost-Politik et sa Deutsche-Politik.
La France attendait de l’Europe une protection ; elle y a renoncé.
L’Allemagne en subissait les contraintes ; elle s’en est libérée. L’une a
mieux fait ses affaires que l’autre. Il n’y a pas lieu de lui en
vouloir mais il ne sert à rien de l’ignorer. »
Propos tenus en 2015 ? 2012 ? Non, en 1995, par un diplomate français.
Voilà une excellente synthèse :
http://www.diploweb.com/France-UE-le-malaise-pourquoi.html
https://www.youtube.com/watch?t=51&v=xhnlOICTBNQ
Ensuite parce que la France voulant contrôler cette puissance majeure en
train d’émerger au centre du continent choisit une « fuite en avant »
pour le dire de façon rugueuse, ou pour le dire autrement un « plus
d’Europe ». Paris accepte d’échanger l’unité allemande contre le
sacrifice du mark, pourtant symbole du « miracle » ouest-allemand. Le
sacrifice du mark est identifié comme la garantie de l’ancrage allemand à
l’Europe communautaire, la certitude qu’elle ne va pas basculer vers
l’Europe du centre-Est mais rester arrimée à l’Europe de l’Ouest, et
d’abord à la France. Pour mettre en place ce nouveau calcul, la France
sacrifie sa propre compétence régalienne en matière monétaire et cède
successivement aux exigences allemandes quant à la conception de l’euro
et de sa mise en œuvre.
En 1993, peu après la ratification du traité de Maastricht, la France
compte obtenir en échange de ses nombreuses concessions à l’Allemagne
quant à la conception de la monnaie unique - une satisfaction de
prestige : héberger le siège de la future Banque centrale européenne
(BCE). Les Français soutiennent la candidature de la ville de Lyon. De
leur côté, les Allemands avancent le dossier de leur place financière :
Francfort. Ils répondent aux négociateurs français cherchant à défendre
la deuxième agglomération de l’Hexagone : « Nous ne voyons pas pourquoi
vous vous fatiguez encore à nous parler de Lyon. Nous souhaitons que le
siège de la BCE soit à Francfort. Il sera à Francfort. »
(...) Ce qui n’empêche nullement les Allemands d’annoncer en 1995 à la table
des négociations : « Nous refusons désormais que la monnaie unique
s’appelle l’Ecu. Ce sera l’Euro. » Les Français en restent sidérés. Les
représentants des autres pays déclarent cette affaire « regrettable ».
Les Allemands reprennent alors la parole : « Ce sera l’Euro. La
discussion est close ».
Notons, à la marge, que durant toutes ces années 1990 l’Union européenne
a amplement démontré à la face du monde son incapacité à stopper des guerres civiles atroces en ex-Yougoslavie... pour finalement demander aux États-Unis de venir ramener la paix à deux heures et demi d’avion de Paris.
Dès le milieu des années 1990, l’ambassadeur Gabriel Robin s’interroge
sur la pertinence pour la France de tant miser sur la construction
européenne. Il invite les autorités à voir plus large et – tout en
restant dans l’UE – à valoriser les atouts de la France comme
État-nation dans le vaste monde post-guerre froide. Il écrit – je le rappelle en 1995 : « Pour compenser les effets
centrifuges de l’élargissement, il faudra étendre le champ de compétence
de l’Europe, accroître les pouvoirs des institutions communautaires et
soumettre de plus en plus les États à la discipline de votes
majoritaires. Plus on ira dans ce sens, plus la France verra sa marge
d’autonomie se réduire et son sort dépendre d’autorités qu’elle ne
contrôle pas ; plus nombreuses seront, pour elle, les occasions de se
trouver rejetée dans la minorité par des majorités de rencontre, voire
des majorités systématiques. On se rassurera en pariant que l’Europe
gagnera en puissance ce que la France perdra en liberté, que les
décisions communautaires seront toujours bonnes, que la France
entraînera l’Europe au lieu d’être entraînée par elle. Mais c’est un
pari et tout indique qu’il est déjà perdu, y compris le soin qu’on met à
le dissimuler. Pour qui veut voir, les signes ne manquent pas d’une
lente mais inexorable diminutio capitis qu’aucune contrepartie ne vient balancer. […] Étrange attitude, en tout cas, que celle de ce pays : c’est au moment où l’Europe est entrée dans la phase des rendements décroissants qu’elle choisit de s’y investir à fond ;
plus le pari est risqué, plus l’espoir de gain s’éloigne, plus il
augmente sa mise ; moins il reçoit, plus il se croit tenu de donner, et
moins l’Europe est française, plus la France s’y déclare attachée. »
Alors, que reste-t-il des brillants calculs de Paris ? Il reste … le
marché unique et des transferts de souveraineté, de l’échelle nationale à
l’échelle sous-continentale de l’UE. Comment s’étonner que les élites
politiques ou intellectuelles ne se bousculent pas au journal télévisé
pour l’expliquer aussi simplement ? Il n’y a que des mauvais coups à
prendre à expliquer qu’on a été mauvais. Alors, mieux vaut faire – comme
la plupart – silence radio, et silence télé, tant qu’à faire.