Je trouve assez surprenant que des physiciens quantiques posent la question, comme si c’était à eux et à leur discipline d’y répondre. Car, sans avoir vu la vidéo, j’ai l’impression (et donc je peux me tromper, et si on me dément je prends l’engagement de me flageller les bourses avec des orties) que ce qu’ils demandent en réalité, c’est : de quoi la physique quantique traite-t-elle ? En définitive, c’est une interrogation sur la structure ultime de la matière, à son niveau le plus microscopique (si tant est que ce niveau existe). Dès le départ, la question est donc biaisée, puisqu’il y a un lien présupposé dès le début entre "réalité" et "matière". Or rien ne dit que l’essence de la réalité soit identique à l’essence de la matière. Bien plus, avec des arguments un peu sophistiqués, on peut démontrer que la matière n’existe pas, et donc qu’elle ne fait pas partie de la réalité (ça paraît incroyable, comme ça, mais demandez-moi si vous êtes curieux).
La réalité, c’est ce qui existe indépendamment de tout observateur, de toute représentation, de tout point de vue, de toute intention. Le problème principal qu’on rencontre quand on essaie de définir la réalité, c’est qu’en faisant ainsi on essaie de donner une description qui a un sens minimal pour pouvoir être compris par l’entendement, alors que justement, tout ce qu’il faut abstraire pour parvenir à la réalité (c’est-à-dire tout ce que je viens de dire : observateur, représentation, etc.) est ce qui lui donne un sens. La réalité nue n’a donc aucun sens, et elle semble donc échapper à toute tentative de définition, puisque lui donner une définition, c’est déjà la ranger dans une catégorie dont elle devrait être exclue, et lui donner un sens. Et pourtant, il est certain que la réalité existe. Même le plus sceptique des sceptiques ne peut nier que lorsqu’il quitte une pièce et qu’il y retourne quelques temps après, celle-ci est toujours la même, que quelque chose a conservé l’existence de cette pièce pendant tout le temps où celle-ci n’avait aucun rapport avec ses sens. Si cette pièce est restée la même, c’est donc bien qu’il y a une réalité de la pièce qui existe. Mais ce dont je peux faire l’expérience, c’est seulement la sensation de la pièce, la saisie de cette pièce dans une représentation, dans une intentionnalité qui la rend spéciale pour moi, et le fait que la pièce ne s’évapore pas en mon absence. La réalité n’est donc pas un objet d’expérience, ce qui a poussé Kant à poser le concept de chose en soi pour rendre compte de cet inconnaissable au-delà de la représentation sensible.
Essayer de connaître la réalité est donc de ce point de vue une tentative vaine. Il nous rester sans doute interdit à jamais d’accéder totalement au versant objectif des choses. En revanche, le côté subjectif reste connaissable, puisque nous sommes justement un sujet. Alors, il ne faut pas se retrancher dans un solipsisme absolu, mais notre subjectivité nous permet de donner du sens à ce que nous vivons, et de comprendre le sens que les autres que les autres assignent à leur réalité. C’est de plus seulement à cette condition qu’on peut se permettre de parler de "réalité sociale", "réalité physique", "réalité psychologique", car ces réalités n’ont aucune raison d’exister de manière différenciée au sein de la Réalité. Rien n’oblige en effet à considérer davantage la réalité sous l’angle de la matière, des atomes, des forces, plutôt que sous celle des rapports humains, des conditions salariales, ou des faits de conscience, des états neurologiques, etc. C’est Husserl qui faisait remarquer que la prétention du positivisme à atteindre l’objectivité grâce au développement des sciences exactes était une chimère, car la notion même de cette objectivité est constituée en amont dans la conscience et dans l’intention du scientifique. Plutôt que de prétendre connaître le réel, il vaut donc mieux lui donner un sens, tout en ayant conscience que ce sens est donné par nous.