@Gaston Lagaffe
Sur l’évolution musicale, tu as raison, le rock et la pop sont des continents largement défrichés et en fait on est tombé dans la redite et le pastiche à partir de la récupération commerciale du grunge qui aura été la dernière évolution authentique du rock, en tant qu’expression musicale, culturelle et sociale.
Aujourd’hui, c’est la nostalgie qui marche : les gens veulent se replonger dans leur enfance et leur adolescence et réentendre quelque chose de connu, et tout le monde a en réalité trouvé son compte dans ce nouveau modèle économique, les musiciens, les groupes installés qui peuvent engranger les royalties et multiplier les tournées de rentier, et les producteurs qui n’ont plus de gros investissements à faire. C’est très régressif, on est très loin de l’ambition artistique des années 60 à 80.
Il y a 30 ans, un gamin mal dans sa peau comme Prince se retirait dans sa piaule et apprenait patiemment à sublimer son malaise dans l’apprentissage d’un instrument et en absorbant tout le bagage musical des générations précédentes. La transmission avait un rôle fondamentale, on révérait les maîtres et les anciens tout en aspirant à les dépasser. Si les revendications et l’habillage du rock étaient libertaires, ses ressorts fondamentaux avaient beaucoup plus à voir avec la tradition musicale venue du fond des âges : apprentissage, reprise, transformation...
Et puis il y a quelque chose qui est aujourd’hui tombé dans l’implicite et le non-dit : la plupart des musiciens de rock étaient issus de la classe ouvrière ou de la petite classe moyenne, d’où ce côté mal élevé, vulgairement opportuniste du mâle blanc moyen se vautrant dans le sexe et la drogue à la première occasion, dès qu’ils commençaient à toucher un peu de pognon ou qu’une groupie se présentait avec les cuisses offertes.
Or, aujourd’hui, la musique est faite surtout par des petits bourgeois qui ont tous des "univers", comme on dit, mais qui fondamentalement n’ont plus rien à raconter parce qu’ils n’ont rien vécu. Forcément, quand on n’a aucun problème de compte en banque et aucun problème pour tirer des coups, les motivations et les sources d’inspiration évoluent. Sans porter de jugements de valeur, si la musique a conservé formellement un cachet ou une esthétique rock, le lien avec cette énergie fondamentale, à cette pulsion née de la pauvreté et de l’expérience de la misère sexuelle, de l’urgence à devenir quelqu’un, à faire du fric - bref, du blues originel - a complètement disparu. Et on préfère se le rappeler d’autant plus que l’on sait qu’il a disparu. Et en fait, on finit même par préférer le confort de ce rappel nostalgique, au moyen d’une liturgie rock devenue creuse ou caricaturale, que de continuer à creuser le sillon en faisant ses gammes, en vivant, en souffrant, en apprenant.
Donc finie les histoires de petits mecs blancs révoltés, cyniques et drogués détruisant des chambres d’hôtels, tirant des petites bourges encanaillées et cramant leurs années comme des gamin craquant des allumettes, sans but, sans interrogation, juste parce que l’on est fasciné par le crépitement de la flamme.
Quant aux prolos, ils ont revu leurs ambitions à la baisse : s’ils ne se satisfont pas de faire les singes et d’être humiliés par des artistes-barons de la SACEM dans des émissions de télé-réalité, ils se contenteront désormais de la version moderne du télé-crochet ou de l’eurovision, pour être d’honnêtes tâcherons.