Tout prétendu philosophe qu’il soit, Luc Ferry est incapable de se
référer plus haut que des pratiques sociales. Il ne sait pas
investiguer et reformuler jusqu’à ce qu’il sache de quoi ils s’agit.
Il ne va pas plus loin qu’une pratique sociale, pratiquée par une
sub-peuplade au service de la sélection dans la bourgeoisie française.
Or cette pratique de l’enseignement matheux est une sédimentation
d’archaïsmes pas toujours justifiables, rarement efficaces, jalousement
déconnectés des besoins des métiers.
Cette sub-peuplade se gargarise du fantasme d’être le spermatozoïde universel qui féconderait toutes les sciences.
Au contraire de professeurs d’automatique, qui reconnaissent que
l’automatique n’est pas une science, mais un ensemble de méthodes pour
fournir des services à l’industrie.
Fournir des services à ceux qui en ont besoin, que voilà une auto-définition qui hérisserait le poil du dos à tous les profs de maths. Cette humilité leur est étrangère.
Car justement ils ne savent pas fournir aux métiers des méthodes de
raisonnement fiables, dont les limites de validité soient claires. "Limites de validité", que voilà une expression étrangère intraduisible en matheux, et qui provoque fureurs et représailles !
Ils ne savent pas enquêter auprès des gens de métiers pour apprendre quels sont les besoins à satisfaire.
Ils ne savent même pas fournir des définitions contractuelles stables,
aux limites de validité fiables, expérimentalement accessibles à tout
enfant ou adulte qui veuille apprendre.
Par exemple "angle" change
subrepticement de sens plusieurs fois au long de la scolarité d’un
élève. Chacune de ces significations rencontre au moins un métier à qui
ça convient, mais l’élève n’est pas prévenu de ces changements, dont le
prof ne s’est même pas aperçu.
"Nombre" non plus n’est jamais
défini, et ses méandres déroutent bien des élèves. Du coup, les profs
eux-mêmes ont du mal à détecter quand ils ont affaire à un opérateur,
et non plus à un nombre. Joliment paumatoire pour les élèves, quand ils
sont confrontés à la multiplication par -1, puis par i.
L’essentiel est de sélectionner. Dans un lycée huppé du 16e arrondissement, un jeune professeur est convoqué par son proviseur :
"Monsieur, je ne doute pas que vous
êtes un excellent professeur, mais il va falloir changer vos méthodes.
Je viens de recevoir une plainte de parent d’élève, qui se plaint que
ce que vous faites, ça n’est plus des maths, car tout le monde comprend !"
Jamais en fac je n’ai appris les disciplines interdisciplinaires,
celles dont le généraliste ou l’innovateur va avoir un besoin vital,
notamment pour faire des transferts de technologie horizontaux. Au CNAM
si, j’en ai appris une partie. Le reste sans l’université, par
compagnonnage et par lectures, généralement tournées vers l’industrie.
Sans doute la discipline la plus basique est de réclamer des
confrontations avec l’expérience concrète. Le didacticien aussi insiste
là dessus. Qui dit changements de métiers dit changements de langue
d’expert, et il faut traduire, puis trouver les abstractions communes
les plus efficaces. Voire proposer des normes communes.
A suivre.