Réponse de Laurent Mucchielli suite à la censure de Mediapart et à la tribune du journal le Monde.
Sociologues ou gardiens de la doxa ? Qui entache la réputation de notre discipline ?
Huit sociologues qui n’ont jamais publié le moindre travail empirique
sur l’analyse de la crise sanitaire, ni sur la pharmacovigilance,
m’injurient par voie de presse, sur le fondement d’un seul argument (je
ne comprendrais rien à la causalité) et de sources douteuses. Voici ma
réponse.
Le 19 août 2021, 8 collègues sociologues parisiens ont cru bon de publier dans le journal Le Monde une très courte tribune
toute entière dirigée contre ma personne, m’insultant, me diffamant et
demandant au CNRS de me sanctionner. Il s’agit de Gérald Bronner, Alain
Ehrenberg, Jean-Louis Fabiani, Olivier Galland, Nathalie Heinich,
Jean-Claude Kaufmann, Pierre-Michel Menger et Dominique Schnapper. On
trouvera ici ma réponse qui 1) rappelle l’argumentation de nos huit
éminents collègues, 2) montre qu’ils valorisent la censure de Mediapart
en ignorant les arguments des journalistes et des intellectuels qui ont
republié nos articles, 3) montre que, en réalité, ils ne m’ont pas lu
et ne connaissent manifestement pas grand chose au sujet, 4) s’interroge
sur leurs motivations et leurs présupposés, 5) défend effectivement une
autre conception de la sociologie que la leur.
L’argumentation des censeurs
Selon ces 8 éminents collègues, il est heureux que Mediapart
m’ait interdit de publier sur les effets indésirables des vaccins
anti-covid car je tromperais mes lecteurs en me parant de mon titre
professionnel de directeur de recherche au CNRS et ainsi en « présentant comme scientifique » une analyse qui procéderait « au mieux, d’une erreur d’interprétation inadmissible et, au pire, d’une falsification de données ». Et voici leur explication : mon analyse « confond
les décès intervenus durant une période consécutive à une vaccination
avec ceux causés par la vaccination – une causalité qui, bien sûr, n’a
été nullement avérée, et dont la probabilité est infinitésimale ». La conclusion arrive immédiatement : « C’est
là un exemple de la confusion classique entre concomitance et
causalité. Une faute de raisonnement qui ferait sourire de la part
d’étudiants en première année mais qui, commise par un chercheur au
CNRS, constitue une démonstration d’incompétence professionnelle ».
Fichtre ! Une telle agressivité surprend ! Et ce n’est pas tout. Non
content d’être un imbécile, je serais de surcroît un dangereux
complotiste. En témoignerait « la multiplication de publications
complotistes commises par ce même sociologue depuis le début de la crise
épidémique, et que recense avec précision le site Conspiracy Watch –
L’observatoire du conspirationnisme, dans un article du 6 août ».
Tout d’un coup, ce n’est donc plus un article qui est contestable
mais tout mon travail depuis un an et demi qui est qualifié de « douteuse production ». Je ne ferais qu’étaler une « position idéologique » qui « n’a rien à voir avec de soi-disant travaux de recherche indigents, voire frauduleux ». Et ils concluent que j’incarnerais une « dérive » qui « entache la réputation de notre discipline » dont eux prétendent défendre « l’honneur ». Rien de moins !
Ainsi, l’argumentation de nos éminents collègues tient en tout et
pour tout dans deux affirmations : 1) je ne comprends rien à
l’imputabilité des effets indésirables des vaccins, 2) je suis de toutes
façons un affreux complotiste, ce mot discréditant à lui seul
l’ensemble de mon travail. Et la messe (d’enterrement) serait dite.
Mediapart est libre d’adopter la doxa, d’autres ne le font pas
Ces collègues ignorent que je n’ai pas publié un mais deux articles sur le sujet (voir ici et là). Le premier (celui « dépublié » par Mediapart – puisque mes critiques n’assument pas le mot « censure ») a été republié notamment sur un site d’information générale (AlterMidi), créé par des journalistes indépendants qui ont de surcroît motivé leur décision en écrivant fort intelligemment ceci : « Nous
ne sommes pas compétents pour établir la vérité, mais nous constatons
que toutes les formes de pouvoir s’arment aujourd’hui de la vérité
scientifique pour imposer une marche à suivre et que la science produit
des vérités en fonction du contexte social. Voilà pourquoi, avec
l’aimable autorisation de son auteur, nous prenons le parti de publier
ci-dessous le volet refusé en laissant aux lecteurs la liberté de fonder
leurs propres opinions ».
Le second a été publié notamment sur le site de L’ardeur, où l’équipe rédactionnelle (des intellectuels de gauche, militants de l’éducation populaire) a également longuement expliqué
pourquoi elle s’engageait en nous publiant. Nos éminents critiques ne
les ayant naturellement pas lus non plus, je leur fais un résumé : « L’argument
selon lequel sa légitimité pourrait être mise en question par le fait
qu’il intervient aujourd’hui dans le domaine sanitaire, pour lequel ‘il n’a pas de compétence universitaire ou scientifique particulière’,
nous semble spécieux et inquiétant. Car c’est à une question bien plus
large que le seul aspect sanitaire que nous sommes confrontés. (…) Nous
entrons aujourd’hui, sous couvert d’un ‘état d’urgence sanitaire’, dans
une phase de contrôle total de la population, un nouvel ‘ordre
sanitaire’ calqué sur la mise en place de ‘l’ordre sécuritaire’ (…).
Après l’instrumentalisation et la stigmatisation du jeune, forcément de
banlieue, celle du ‘non-vacciné’. Ainsi que l’ont montré les philosophes
Barbara Stiegler et Grégoire Chamayou, les penseurs du néo-libéralisme,
de Lippman à Hayek, ont théorisé le principe d’un État fort, policier
et carcéral, pour maintenir sous contrôle des populations qui
risqueraient de ne pas comprendre ou accepter la condition qui leur est
assignée. Nous nous y dirigeons à grands pas et, une nouvelle fois,
celle qui se nomme encore la gauche, dans sa quasi-totalité, fait
allégeance ». En outre, ils estiment que « L’argumentation de Mediapart
est par ailleurs fallacieuse car elle repose sur l’idée que le texte de
Laurent Mucchielli diffuserait de ‘fausses informations’ : la rédaction
de Mediapart peut contester l’interprétation que le sociologue fait des
chiffres qui appuient sa démonstration, il n’empêche que ceux-ci sont
officiels (…). Nous savons le pouvoir des mots : étendre la notion de
‘fausses nouvelles’, jusque-là réservée aux faits eux-mêmes, à leur
interprétation est porteur des dérives potentielles les plus graves ». Et les auteurs de conclure que la censure par Mediapart est « un
geste proprement inouï : nous revendiquons de pouvoir lire des analyses
critiques de la politique sanitaire dans des médias « de gauche ».
Mediapart rejoint dans ce geste de censure Facebook, YouTube et
l’ensemble des médias de propagande gouvernementale ».
On le voit, il est permis de penser autrement que dans le béat conformisme ambiant. Et nous sommes très nombreux dans ce cas.