Je maintiens que vos références sont toujours les mêmes, toujours du même cru.
Il faut savoir reconnaître des arguments intelligents quand on les rencontre : personnellement, j’en ai trouvé aussi bien chez Polanyi que chez Hayek ou que chez Marx ou Weber. Sauriez-vous en faire autant ?
Vous prétendez que mes connaissances du libéralisme sont quasi nulles, pourquoi ? Parce que je n’ai pas fait l’EGE ? Pour être économiste et comprendre les échanges économiques actuels, c’est très bien l’EGE. Mais je doute que ce soit suffisant pour connaître dans quelle mesure le paradigme économique s’est installé sans partage pour nous faire croire que, de toute éternité, l’homme était un être voué à vivre égoïstement de son petit commerce privé. Puisque je dois montrer patte blanche - sans avoir à vous dire quels sont mes diplômes, ce que je trouve risible - je vais vous révéler, à vous qui en êtes férus, quelques FAITS incontournables... À vous de me dire si l’on vous en a parlé à l’EGE :
Il est un auteur que vous devriez lire de toute urgence, c’est Karl Polanyi. À ce moment précis, je vous connais, vous allez bifurquer sur sa page Wiki, et parvenu au mot "socialisme", sa bio risque de vous lasser. Le cas échéant tant pis, vous passerez à côté d’une analyse passionnante. Ce qui ne veut pas dire que je prenne tout ce qu’il dit pour argent comptant, mais il se trouve que je rends ces jours-ci un mémoire sur l’ensemble de son œuvre (incluant ses bisbilles avec Hayek et Rothbard) et je sais un peu de quoi je parle. Donc voilà, en substance...
Dans ses Essais et La Subsistance de l’homme, Polanyi convoque l’histoire, l’anthropologie, la philosophie politique classique ainsi que l’économie elle-même afin de démontrer que l’homo œconomicus n’est qu’une fable. Je vous le dis tout de suite, il y parvient facilement, et les arguments que lui oppose un homme comme Rothbard tapent à côté. Pourquoi ? Parce que Polanyi, tout socialiste qu’il était, a eu le courage de remettre les présupposés marchands en question alors même que sa famille de pensée les partageaient avec les libéraux. Autrement dit, il a fait l’effort de s’extraire de l’idéologie, ce que n’a pas fait Rothbard en lui répondant. Polanyi s’appuie sur des faits indéniables...
Et voici à quoi il aboutit : l’image de l’individu isolé, soucieux dès l’origine de son confort personnel et pratiquant le troc ne tient pas la route. Tous les travaux en anthropologie le démontrent, tout autant que les écrits qui nous sont parvenus de l’Antiquité (hellénistique et babylonienne notamment). En fait, le troc n’est apparu qu’entre communautés, et au sein de celles-ci prévalait des rapports qui n’avaient rien, strictement rien de marchands. L’économie s’entendait alors comme un moyen de substistance, rien de plus, qui était assujetti à des activités culturelles bien plus valeureuses. Les Grecs, notamment, font état d’un profond mépris pour les mercantis. Le loisir était bien mieux révéré que le travail, et le seul commerçant reconnu pour son mérite était celui appointé par l’État (le tankarum), qui tirait avantage de sa fonction, non par l’argent qu’il pouvait en obtenir, mais par le statut que cela lui conférait, autrement dit par sa place politique dans la communauté. Ceci n’aura pas empêché Athènes de nous laisser des institutions et des œuvres bien plus impérissables que toutes celles que l’on produit aujourd’hui à grands coups d’investissements ou de mécénats (démocratie, théâtre et philosophie notamment).
Je m’arrête là, je pourrais y passer des heures, mais il faudrait ajouter ce qu’il expose au sujet des enclosures pour montrer en quoi la Révolution industrielle, malgré tous ses bienfaits, s’est faite sur une dépossession des biens communaux, et il ne serait pas vain non plus de parler de la période où le marché autorégulateur a réellement prévalu (1834-1929), pourquoi, et comment on l’a abandonné comme une chimère intenable.
Tout ceci pour dire combien les présupposés de tous vos libéraux, malgré que ces derniers s’appuient sur les avantages matériels que chacun peut aujourd’hui tirer de la diffusion marchande, sont absolument FAUX. En plus de l’économie, ils auraient dû, pour être rigoureux, faire de l’histoire et un peu plus de philosophie politique. Lorsque Hayek, par exemple, prétend que Thucydide était un "individualiste", c’est une connerie sans nom. Je ne sais pas si vous avez pris la peine de lire Thucydide, mais c’est manifeste. Et lorsque Ayn Rand prétend s’appuyer sur l’autorité d’Aristote dans ses analyses, c’est encore plus risible. Là encore, je ne sais pas s’il vous est arrivé de lire Aristote, mais on s’en aperçoit très rapidement. Chacun cherchant plutôt des cautions philosophiques à leur idéologie lardée d’erreurs historiques.
Pour finir, j’ai le regret de vous apprendre que tout socialiste est au départ un libéral, mais un libéral inconséquent, qui ne s’assume plus tel et qui se trouve en porte-à-faux. Ceci inclut Polanyi lui-même qui, s’il a le bon goût d’en appeler à Aristote ET de l’avoir lu et compris, fait bon marché, lui aussi, de ce qui lui déplaît idéologiquement chez le penseur grec. Pour comprendre cette même filiation, ce n’est pas Rueff qu’il faut lire, il faut assumer le fait que l’histoire de l’humanité ne commence pas au XIXe siècle, et que si le capitalisme s’est imposé (tardivement), pour le meilleur et pour le pire, c’est surtout parce qu’il a gagné la bataille contre la politique, la religion, l’éthique, et qu’il a surfé sur le désenchâssement de l’économie (cf. Polanyi) et la mise au pas des querelles idéologiques par l’intérêt égoïste bien compris (cf. Hirschman).
Une question synthétique pour finir : un élève capable, brillant en puissance, végétant dans une classe de petits sauvages parce que son grand frère a déjà fréquenté le même établissement et parce que ses parents, démissionnaires et abrutis, n’ont pas jugé utile de donner sa chance à leur rejeton, cet élève, comment sera-t-il repéré par vos écoles libérales ? Et s’ils sont nombreux dans ce cas, n’est-ce pas du gâchis ? Pour la patrie, assurément. Pour vos écoles qui, de toute façon, trouveront leur clientèle, ça l’est beaucoup moins.
Au plaisir...