@nephis
Belle année à vous Nephis.
La "réalité intersubjective", ce que j’appellerais plus précisément l’approche intersubjective de la réalité, est celle que nous utilisons le plus souvent au quotidien et qui nous permet d’avoir la sensation de vivre à plusieurs dans le même monde, de faire société. Cependant, il me semble important de garder une distinction (non absolue mais significative) entre d’un côté des approches plutôt subjectives et de l’autre côté des approches plutôt objectives (voire interobjectives).
Mais de quoi s’agit-il exactement ? Ce que je nomme approche objective, c’est celle qui procède par la mesure et qui concerne la quantité. L’approche subjective consiste quant à elle à éprouver les phénomènes pour en apprécier la qualité. Il ne faut pas appliquer l’une quand c’est l’autre qui conviendrait mieux. Par exemple, si vous voulez connaître le degré d’alcool d’un vin, il n’est pas conseillé de vous fier à une approche subjective en le goûtant, mais plutôt de faire une mesure technique objective avec un vinomètre, car vous cherchez une quantité (le pourcentage d’alcool). A l’inverse, aucun instrument de mesure ne pourra vous donner la qualité d’un grand vin : pour cela, il faut savoir le goûter, le ressentir, en faire une expérience subjective, seul ou avec des compagnons si possible expérimentés, des "connaisseurs" (et dans ce dernier cas, ce sera intersubjectif).
Retenons ceci : la quantité se mesure objectivement, la qualité s’éprouve subjectivement. Vous pouvez même en faire un mantra.
Bien entendu, ce sont là aussi des tendances et non des cloisonnements absolus que décrit cette formule. Un romancier qui fait le récit de la vie des habitants d’une ville apporte au lecteur des informations relevant de l’approche subjective, même s’il décrit des faits réels en précisant les dates exactes. Un cartographe qui fait un plan bien mesuré d’une ville est dans une démarche plus objective, même s’il choisit les couleurs selon son sens esthétique et même s’il marque la rue où habite sa fiancée d’un petit coeur.
A présent, attention : ce qui suit est difficile à comprendre...
Comme une erreur se voit plus facilement dans la démarche objective, du fait qu’on peut la mesurer, nous avons pris l’habitude de considérer que l’approche objective est plus "vraie" ou plus "réaliste" que l’approche subjective. Mais c’est là aussi une erreur. : -) Un roman peut transmettre au lecteur un aspect de la réalité d’une ville qui resterait inaccessible par une approche de mesure objective. De même, aucune maman ne peut démontrer objectivement qu’elle aime son enfant alors qu’elle peut démontrer objectivement qu’il est possible d’obtenir un oeuf dur en le plongeant dans l’eau bouillante pendant 10 minutes. Pour l’observateur extérieur, il est plus facile de vérifier qu’on cuit un oeuf dur en 10 minutes que de vérifier si une mère aime vraiment son enfant (il faudra souvent plus de 10 minutes à un assistant social pour s’en rendre compte en cas de soupçon de maltraitance). MAIS... il serait insensé d’en conclure : un oeuf dur est plus réel que l’amour maternel. C’est pourtant l’illusion où patinent ceux qui croient que l’approche objective a toujours plus de valeur en termes de réalisme que l’approche subjective, sous prétexte que l’objectivité est plus facile à mesurer que la subjectivité. L’intelligence humaine consiste à savoir dans quelles occasions l’approche subjective est plus adaptée et dans quelles autres occasions il vaut mieux se fier à une méthode objective. Dans bien des cas, il faut combiner les deux approches, sans les confondre, afin qu’elles apportent des informations complémentaires.