Morpheus, connaissez-vous la distinction entre justice distributive et justice commutative ?
Dans le doute, je vous la soumets :
La justice commutative régule les rapports entre individus, elle engendre une égalité stricte. C’est celle que vous préconisez et, je suis au regret de vous le dire, celle qui a déjà cours sous nos latitudes. Exemple ; un homme = un vote.
La justice distributive est celle qui donne à chacun ce qui lui revient eu égard à une instance extérieure à tout individu, par exemple la nation. Elle engendre quant à elle une égalité proportionnelle : à chacun selon son dû. Inutile de vous dire que notre époque y est allergique. Sauf... sauf en ce qui concerne l’imposition, et on va même au-delà dans ce domaine. Je m’explique...
Si l’impôt était calculé sur la base de la justice commutative, tout le monde paierait la même somme. Dans ce cas précis, je pense que, même vous, vous diriez que l’égalité est une injustice (!). On fait donc une exception à la règle en ayant recours à une justice SUR-distributive, c’est-à-dire en fait RE-distributive en matière d’imposition. Ainsi, alors que la justice distributive préconiserait de taxer tout le monde au même taux (flat tax), notre époque va jusqu’à instituer un taux variable.
En dehors de cela, pas de justice distributive permise. Pourquoi ? Précisément parce que nous vivons à une époque individualiste qui fait primer le confort de chaque individu sur le bien commun. En prônant l’égalité stricte, sous couvert de "solidarité", vous êtes certainement le plus individualiste d’entre nous, Morpheus, car si nous avions plus d’égards pour le tout que pour les parties qui le composent, nous n’hésiterions pas à toujours appliquer la justice distributive, aussi bien en matière d’imposition (quand cela avantage les individus les plus pauvres) qu’en matière politique (quand cela avantage les individus les plus capables). Autrement dit, nous aurions pondéré le droit de vote comme l’impôt.
Je sais d’avance ce que vous allez me rétorquer : il n’y a pas d’individus plus "capables", c’est une vue de mon esprit. Pourtant, Morpheus, dans le monde d’individus interchangeables qui est le nôtre, il y a bel et bien des individus qui comprennent plus vite et d’autres qui courent plus vite. De même, le fait que certains soient plus petits que d’autres et certains plus gros que d’autres n’échappe à personne. Il y a diversité, et en invoquant le besoin de complémentarité, vous attestez vous-même le fait que nous avons toutes et tous des talents qui manquent à d’autres. Le problème, Morpheus, c’est que certains sont forts en sudoku quand d’autres le sont en la compréhension des choses politiques les plus complexes de ce monde...
Bien à vous,
EG