@yoananda2
D’accord. Ton
problème est donc de pouvoir discriminer qui tu veux, quand tu veux, selon les
critères de ton choix, dans l’usage que tu fais de ta propriété (quand bien même
dans les faits tu peux le faire mais toi tu veux pouvoir le crier haut et fort,
sinon c’est mentir, c’est être hypocrite et toi tu ne t’accommode pas de ça
).
La première des
choses, c’est que là tu as une conception très absolue et très individualiste du
droit de propriété : c’est à moi, je fais ce que je veux, pourquoi me
foutre des limites ? Or, tous les droits ont des limites, ils ne sont jamais
absolus. Et c’est d’autant plus vrai pour le droit de propriété qui est social
et collectif dans ses origines. Alors oui, ça va à l’encontre des robinsonades,
mais tu dois déjà savoir que si la propriété privée existe, c’est parce que la
collectivité permet son existence, ce sont les institutions communautaires qui l’ont
fait naitre, elle n’est pas apparue spontanément, c’est une construction
collective. D’ailleurs, la propriété privée pure n’existe pas, il n’y a que des
propriétés mixtes c’est-à-dire des degrés plus ou moins important de mélange
entre la propriété privée et la réglementation publique. Il y’a des domaines ou
la réglementation publique va devenir très importante et d’autres moins mais il
n’existe pas de situation ou la propriété privée peut s’exprimer sans la
réglementation publique. Pour le dire simplement, ta propriété est à toi mais
elle n’est pas totalement à toi. Donc voilà déjà la réfutation des arguments du
style « Je ne vois pas de quoi l’état se mêle, c’est à moi donc on ne
devrait pas m’empêcher de ». Eh bien si. A condition évidemment que ce soit
justifié.
Donc les
justifications. Non, elles ne sont pas en rapport avec l’état de droit. Je vais
écrire un mot, que tu utilises certainement dans la vie de tous les jours, et
donc qui a une certaine signification pour toi. Ce que je vais te demander, c’est
de ne pas lui donner le contenu que tu lui confère habituellement lorsque toi
tu l’utilise, fais comme si c’est un mot nouveau que tu entends pour la
première fois, dont tu ne connais pas la définition. Ce mot, c’est « dignité ».
Le principe de dignité de la personne humaine prime en réalité tous les autres
droits et libertés fondamentales et il sert à énoncer comment il faut traiter
les êtres humains et comment il ne faut pas les traiter. Il exige, pour reprendre
la formule du Conseil constitutionnel français, de sauvegarder la personne
humaine « contre toute forme d’asservissement et de dégradation ». La dignité
de la personne humaine va justifier un très grand nombre de droits et des interdits
vont être posés pour la préserver.
Une chose très importante : le corps
humain entraîne des besoins physiologiques. Et ces besoins doivent être
assouvis pour que la personne soit préservée contre l’asservissement et la
dégradation.
Je m’explique
avec une fiction caricaturale : une société dans laquelle les hommes capteraient
toutes les ressources et auraient la liberté d’en faire ce qu’ils veulent, eh bien cette liberté serait au détriment des femmes. Pourquoi ?
Parce que les ressources sont limitées et que les femmes en ont besoin pour
survivre. Et la plupart des femmes seraient prêtes à tout pour accéder à ces
ressources, quitte à s’avilir. Dans une société dans laquelle une poignée d’hommes
possède toute la nourriture et décide de ne pas les vendre aux femmes parce
qu’elles sont femmes, eh bien les femmes seront prêtes à accepter d’être asservies
sexuellement aux hommes pour pouvoir se nourrir. Alors, moi qui suis propriétaire
d’une alimentation, je peux toujours dire « Ah mais moi je n’oblige à
rien, je lui ai juste dit qu’en échange de mon pain, je veux son
cul et elle a consentie, je fais ce que je veux de mon pain et elle fait ce qu’elle
veut de son cul, chacun est libre, vous vous mêlez de quoi ». Mais la
réalité est que sans ce pain, elle ne peut pas se nourrir, elle n’a pas d’autres
choix que d’accéder à ma demande si elle ne veut pas mourir de faim, elle est
contrainte. Pour que les femmes ne soient plus soumises à ces dégradations et ces
asservissements, il faut interdire cette discrimination qui vise les femmes dans l’achat de
nourriture.
L’idée générale
ici, c’est que des libertés économiques qui ne profitent qu’à quelques-uns sont
au bout du compte liberticides pour le grand nombre. Une liberté économique peut
donc faire l’objet d’une limitation lorsque son exercice porte atteinte à la
dignité humaine. Et il s’avère que les discriminations engendrent de ce point
de vue un résultat défavorable pour les personnes visées par ces
traitements puisque les groupes concernés ont un accès anormalement restreint à
des ressources. Et bien évidemment, le logement constitue l’un des besoins
essentiels les plus élémentaires de tout être humain, au même titre que la
nourriture.
Pour préserver
la dignité humaine, des discriminations sur des critères illégitimes vont donc être
interdit tels que la couleur de sa peau, le sexe, la validité, les convictions
politiques ou religieuses etc. Face à ça, ton désir de discriminer sur ces
critères en le hurlant haut et fort ne pèse pas bien lourd.