@ Machiavel & perlseb :
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Très cher Machiavel,
vous nous dites que la prise en compte du déterminisme social est
impérative pour obtenir une « verticalité » optimale. Je ne dis pas le
contraire ; encore faut-il s’entendre sur l’étendue de cette prise en
compte.
En effet, prenons quatre personnes différentes. Offrons-leur à
chacune 100 euros. La première va placer 400 euros et dépenser le reste
en nourriture. La deuxième va s’acheter une Wii et les accessoires
idoines. La troisième va demander à son frère, de passage en Andorre, de
lui ramener pour 300 euros de cartouches Marlboro, car, « c’est
toujours ça d’pris ». La quatrième, enfin, en profitera pour partir en
vacances. Bref, X personnes, X caractères différents, X manières de
réagir qui conduiront à autant de situations personnelles subséquentes,
dont certains seront catastrophiques.
L’argent est le grand recours
des gauchistes Machiavel, et surtout l’argent des autres, mais il ne
résout pas tout. Je vais y revenir dans un moment, vous allez voir…
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Afin
qu’un individu sache se gouverner dans la vie – ce qui inclut l’art de
gérer son revenu – il lui faut avoir été instruit au préalable. Un
crétin à qui l’on offre 500 euros devient un crétin friqué, mais il
reste avant tout un crétin. Perlseb nous parle alors de gratuité des
services, mais c’est déjà le cas d’un bon nombre de ces services (nous
vivons dans l’un des pays les plus socialistes du monde occidental) :
instruction, sécurité sociale, transports (pour certains), abonnements
culturels, et si l’aide alimentaire est réservée aux Restos du Cœur,
c’est aussi parce que l’État n’a pas les moyens de tout gérer,
aujourd’hui moins qu’autrefois.
Ce que vous nous proposez tous
les deux (qu’il s’agisse d’allocation ou de gratuité) serait valable si
nous ne vivions pas dans un monde libéral et consumériste, mais dans une
communauté organiciste (je viens juste de voir que vous l’avez relevé
également, Machiavel), type familial, avec de véritables raisons de se
sacrifier pour autrui. Je veux dire par là que parler en termes de «
moyens » et de « fins » comme vous le faites, cher Machiavel, n’a de
sens que dans une communauté où une fin commune est assignée à
l’ensemble de ses membres, ce qui va précisément à l’encontre du
principe libéral (et ça va peut-être ennuyer perlseb, mais en
l’occurrence il EST libéral) stipulant que chacun doit être libre de
mener sa vie comme il l’entend, ce qui inclut de pouvoir choisir de se
désintéresser totalement de la politique, de la culture, de toute vie de
l’esprit de manière générale. L’enfumage post-marxien a consisté à nous
dire : donnez-leur les moyens (financiers, ça va de soi, c’est une
obsession chez ces gens-là) de se développer. Or, si ces moyens ne
s’accompagnent pas d’un consensus sur la fin ultime de l’homme
générique, c’est pure perte. Voudriez-vous que nous revenions au modèle
des sociétés dites « closes », qui, certes, avaient eu moins le bon goût
de s’assurer que personne ne crève de faim grâce à des lois
frumentaires et une bonne dose de superstition ? Soyons cohérent avant
tout.
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Par ailleurs, Socrate, modèle de philosophie, ne fut pas
pour autant un potentat. C’est l’exemple type du va-nu-pieds dont la
seule richesse consiste en savoirs. Comment expliquez-vous cet «
accident » de l’histoire, Machiavel ? Me permettez-vous de le faire à
votre place ? Eh bien Socrate ne vivait pas dans un monde régi par la
primauté du confort sur la sagesse, de la matière sur l’esprit, de
l’intérêt et de l’envie sur le patriotisme et la gratuité. Il vivait
dans un monde, de notre point de vue, réactionnaire ! Toute la
différence est là.
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Pour finir, j’en reviens à présent sur l’argent et les biens matériels premiers en réponse à tous les problèmes.
J’ai
dit plus haut qu’il était primordial de mettre l’accent sur la cause
première perçue comme l’instruction profonde que la communauté doit à
chaque individu. J’ai même dit que ce devait être le Ministère
principal. Or, aujourd’hui en France, c’est peut-être le plus mal en
point. Pourquoi ? Parce qu’on a eu la prétention d’y déloger l’
"élitisme", justement.
Je m’explique rapidement : il ne faut pas
avoir fait Sciences Po pour comprendre que Jean-Charles, fils d’avocat,
et ayant une bibliothèque bien fournie à la maison, dispose de plus de
chances de s’ « autogouverner » que Kévin, dont le père tape sur la
mère, ou Mohamed dont les parents ne comprennent même pas notre langue.
Je ne suis pas partisan de dévaliser la bibliothèque des parents de
Jean-Charles pour répartir équitablement les bouquins dans les deux
autres foyers (c’est une métaphore). En revanche, il faut expressément
permettre à l’instruction publique de donner les moyens à chacun de
donner le meilleur d’eux-mêmes en fréquentant les grandes œuvres
(difficiles d’accès), notamment. Or, qu’est-ce qui a été fait, dans
notre beau pays hexagonal ? Partant du principe qu’il était injuste que
certains bénéficient de la culture domestique et que d’autres non, et
qu’il est bien difficile de demander à Kévin de lâcher sa console et à
Mohamed de lâcher Kévin en pleine salle de classe sans avoir en plus à
dispenser le moindre petit savoir, l’école a décidé de niveler par le
bas. Fi de Molière, de Zola, de Voltaire, trop abstrait, trop difficile
pour de petits demeurés. La culture générale est devenue toute
"générale", pas du tout "culture". L’école n’a pas « démissionné », elle
s’est laissé déborder par ses rêves égalitaires. Elle a évacué
l’excellence qui s’est recluse dans quelques foyers déjà bien nantis. Ce
qui lui importait n’était pas l’expression des talents, mais la
reproduction du même. Total : les parents de Jean-Charles ont fini par
placer leur fils dans une école privée… et la reproduction a
effectivement eu lieu, celle des inégalités (Bourdieu, qui a dénoncé la «
reproduction » républicaine, n’a fait en fait que la rendre effective
au centuple par ses prises de positions nivelantes).
Et c’est ça,
perlseb, que vous appelez une école « élitiste » ? Ce que je viens de
raconter est plutôt la preuve flagrante que l’égalitarisme conduit
inévitablement aux oligarchies de tous poils.
Et c’est maintenant que je viens déposer ma petite cerise sur la pièce montée : figurez-vous que, pourtant,
tous les gouvernements successifs, de gauche comme de droite (et
surtout de gauche) ont placés des millions et des millions dans le
Ministère de l’Éducation nationale, sans enrailler, mais au contraire en
accentuant à chaque fois davantage la baisse du niveau général de nos
élèves ainsi que les échecs subséquents et les inégalités galopantes.
CQFD ?...