Analysez bien, je vous prie, l’expression que nous employons : "droit naturel".
Prenons-là au pied de la lettre : pensez-vous vraiment que la "propriété" soit un fait de nature ? Est-ce vraiment sérieux ? Et l’égalité, un fait de nature également ? La liberté, idem ? Tout ça, ce sont des constructions sociales, rien de plus. Le seul intérêt de les prétendre "naturels" est d’en espérer une universalité, afin de faire de la planète entière des partenaires obligés de la grande orgie production-consommation.
J’ai dit plus haut - relisez-moi - que j’assumais parfaitement les bienfaits de la modernité. Vous, en revanche, me semblez incapable de saisir en quoi nous avons perdu certaines choses au change. Prenons l’exemple de la "liberté d’expression" - celle, précisément, qui me permet de dire du mal des droits de l’homme : qui dit "expression" dit émetteur et récepteur d’un message verbal, donc société, donc lien indéfectible entre ces deux êtres, sans quoi le mot "expression" n’a plus aucun sens. On ne s’exprime pas avec soi-même, ou très rarement, pour faire le point aux toilettes par exemple. Je veux dire par là que ce que vous identifiez comme "individu" n’est en fait que le point de rencontre de différents liens communautaires qui constituent un être. Qu’aurait été Steve Jobs sans aucun vis-à-vis, sans ces millions de groupies à attendre chaque année le dernier gadget à la mode ?
La liberté d’expression implique le partage d’une langue, une langue qui, elle non plus, n’est pas un fait de nature, mais la maturation d’un processus social. Sans société, rien n’est possible. Ne faites pas comme si les "individus" avaient le choix de leur sort : nous sommes condamnés à vivre ensemble. Donc avant d’être des individus, nous sommes les membres d’une communauté politique. Voilà la plus importante perte de la modernité, ce sentiment du commun, et ce n’est pas votre déclaration d’intentions (celle de 1789 ou celle de 1948) qui peut être en mesure de pallier cette perte.