@ Bainville :
Il est toujours intéressant de parler avec un monarchiste car c’est généralement quelqu’un qui apporte un vent frais dans les débats, et non dénué de connaissances.
Permettez-moi néanmoins de vous dire, en quelques lignes, ce que je pense de la monarchie et de son éventuel retour.
L’ordre ancien était un ordre relativement figé, qui s’employait à baigner la société médiévale dans le formol. Ceci est dit sans animosité car il faut reconnaître à cela certaines vertus qui nous sont aujourd’hui inaccessibles et dont nous aurions pourtant bien besoin comme la pérennité politique et l’autorité en vigueur. Mais cela était possible dans un monde où le monarque pouvait s’appuyer sur l’outil moral d’une religion valable pour tous, et où chacun se faisait raison de ne pouvoir choisir sa voie ni de s’adonner à ce qu’il se découvrait réellement capable de faire.
De nos jours, non seulement le christianisme n’a plus la même autorité morale, mais l’individualisme a été poussé à ses extrémités. Il faut certes, et remédier à la crise morale, et atténuer l’individualisme (et les deux sont intimes), mais ce que vous prônez ne peut être que radical, donc imposé violemment. Je ne vois pas comment éviter cela, c’est sans issue et peu vraisemblable autrement.
Je vois pour ma part quelques réels progrès que nous devons à la Modernité. En gros, trois.
1. La fin de l’esclavage, irrationnel et contre-nature ;
2. La place faite aux femmes, remédiant à des a priori contre-productifs ;
3. Le principe de laïcité reconnaissant le génie venu d’ailleurs et la possibilité de faire de Dieu une simple hypothèse (ce qui n’est pas mon cas au passage).
Le reste est tout à fait discutable, mais ça c’est un héritage qu’il est à mes yeux impératif (le mot est faible) de préserver.
Dans les trois cas, vous constaterez comme une ouverture sociale par rapport au monde ancien, l’assomption du fait que la qualité n’est pas l’apanage d’une poignée mais qu’elle peut venir d’ailleurs et que l’on se doit donc d’aller la chercher, où qu’elle se trouve, pour le bien même de notre communauté. Mais cette ouverture sociale a fini par dégénérer - et peut-être était-elle condamnée à dégénérer, je ne le crois pas pour ma part - dans un individualisme doublé d’un égalitarisme et qui conduit au relativisme, donc à la dégénérescence morale, à la mort de la communauté, à l’empire du droit, et, finalement, à la toute-puissance des forces du marché. En définitive, nous avons compris l’ouverture, non comme l’opportunité d’actualiser les potentiels de tous les membres de la communauté (nationale), mais comme un cadeau fait à chacun en particulier et une promesse de confort sans cesse croissant.
C’est bel et bien à cela qu’il faut remédier, à cet extrême-là, sans pour autant retomber dans l’extrême inverse. Le pari est osé et nous ne sommes pas sur la bonne voie avec les rats qui nous gouvernent. Pour autant, je vous fais le pari que la République, celle qui saura éviter la sclérose tout en se prémunissant contre le relativisme et l’affairisme en politique, pourra elle aussi se prévaloir de ce que vous nous présentez comme apanages de la monarchie, à savoir davantage de stabilité politique (et je peux vous citer des épisodes de l’histoire monarchiste qui ne sont pas non plus piqués des hannetons), une autorité recouvrée et le sentiment d’appartenance communautaire.
Je vous rejoins toutefois pour dire que le jour où le régime représentatif actuel pourra aligner treize siècles consécutifs de fonctionnalité, il lui sera permis d’ouvrir sa grande gueule et de dauber sur les temps reculés. Pas avant.