@yoananda2
Merci à toi aussi de m’avoir obligé à clarifier ma pensée, à expliciter ce que je pensais jusqu’alors de
manière intuitive.
Avant de parler du libre-arbitre, deux remarques :
D’abord, se méfier de la raison raisonneuse, de
la raison qui s’écoute parler, qui se regarde raisonner, qui se
trouve très belle dans le miroir... L’intellectualisme est un usage immodéré
de la raison : celle-ci ne touche plus terre et se croit
toute-puissante, ignorant son propre
dogmatisme comme un média mainstream qui se croit sans idéologie.
Pas besoin de Kant pour comprendre ça.
Seconde remarque, qui est le corollaire de ce qui
précède : l’érudition n’est pas
la connaissance, la connaissance livresque n’est pas prépondérante,
d’ailleurs les plus grands maîtres n’ont rien écrit. Un
simple paysan ou un simple bûcheron peut, par son contact avec la
nature joint à un tempérament inné qui le porte à la
contemplation, avoir une sagesse bien plus profonde que
Saint-Augustin, qui était tributaire du contexte intellectuel de son
époque et lié par la nécessité de
défendre un dogme dominant. La notoriété
d’un personnage ne doit pas nous égarer. Il ne faut idolâtrer
personne ni déifier la science. On ne va pas faire comme au temps de
la scolastique, en concluant l’argumentation par un « Aristoteles
dixit » ! 
Au sujet du libre-arbitre. Je t’avoue, et n’y
vois rien de personnel, que je suis fatigué par le scientisme
rationaliste et matérialiste. Il est sur le point
d’être dépassé, notamment grâce à la physique quantique. Et
comme dans tous les changements majeurs
de paradigme, il se heurte à une forte
résistance. À en croire Thomas Kuhn,
cette résistance est bon signe.
Deux tendances s’opposent,
mais elles sont les deux faces d’une même pièce : d’un
côté le déterminisme myope et
jusqu’au-boutiste qui ignore la
conscience, le « je », l’observateur ; de
l’autre la croyance populaire de ceux qui s’imaginent que la
liberté est l’absence de contrainte.
Il y a, selon moi, deux erreurs, qui empêchent de comprendre ou du moins de cerner le libre-arbitre :
Le libre-arbitre est la
négation du déterminisme, il
est impossible et
illusoire car cela
équivaut à s’extraire de toute détermination, à être
hors du monde et omniscient.
Le libre-arbitre est
chimiquement pur ou n’est pas : c’est la conséquence de ce
qui précède ; on ne peut pas être plus ou moins libre, on est
soit libre soit entièrement déterminé, soit libre soit esclave.
Le libre-arbitre ce n’est pas un calcul, c’est
une guidance. La métaphore qui, à mes yeux, illustre bien ce qu’est le
libre-arbitre, c’est la boussole, pas l’ordinateur. Appréhender
le libre-arbitre avec comme critère la raison (choix rationnel)
c’est comme mesurer la vitesse d’un coureur avec un thermomètre.
La raison n’est qu’un outil qui permet d’offrir une palette de
choix plus large et surtout des choix sensés. Elle est un conseiller
– souvent un bon conseiller – qui peut faire peser la balance
dans un sens plutôt qu’un autre. Mais ce n’est pas la raison qui
décide. De même que ce n’est pas le désir, ni l’émotion ni
même l’habitude. Pense aux choix quelquefois irrationnels du
capitaine Kirk, choix que monsieur Spock ne comprend pas et
n’approuve pas, mais qui se révèlent toujours justes.
On
ne va pas chipoter en disant que c’est du cinéma, l’essentiel
c’est que tu comprennes ce que je veux dire.
D’autre part, le libre-arbitre ce n’est pas
tout ou rien, il y a une question de degré : un choix est
d’autant plus libre qu’il est plus conscient. Se fier à la
raison vaut mieux que se fier à l’émotion. De même, mettre plus
de conscience dans son choix est supérieur à l’habitude, qui est
mécanique, qui est l’état minimal de la conscience, et qui n’est
donc pas un choix en tant que tel.
Qu’un
choix prenne naissance dans le magma du subconscient avant de se
frayer un chemin jusqu’à la conscience, ne remet pas en question la
capacité de choisir parmi plusieurs scénarios possibles. Il y a un
film qui pose bien ce problème du libre-arbitre, c’est "Minority
report". La question que pose le héros, Anderton
(joué par Tom Cruise) à Lamar, le directeur de
Précrime,
"Qu’allez-vous
faire maintenant ?" montre que le choix qui va être fait n’est
pas nécessairement le plus probable parmi les divers futurs
possibles en concurrence, et qu’il n’est pas la simple résultante
d’un déterminisme plus puissant que les autres. C’est qu’il y a
autre chose que le simple déterminisme. Mais attention à
ne pas céder à l’illusion
rétrospective du vrai. En
effet, l’erreur
consisterait, après ce choix effectué, à croire, par une illusion
rétrospective, que ce choix devait nécessairement se produire
puisqu’il s’est produit et qu’il est pour ainsi dire "sorti
vainqueur" des autres déterminismes avec lesquels il était en
concurrence.
Il y a un
physicien qui pose de manière nouvelle le problème du
libre-arbitre, c’est Philippe Guillemant. C’est difficile, il
faut s’accrocher, mais c’est fascinant. J’aime beaucoup sa
manière d’expliquer le libre-arbitre avec
la métaphore du
GPS.
Une petite
vidéo de vulgarisation pour s’initier à sa pensée :
https://www.youtube.com/watch?v=VROmp7z38zs
Pour
approfondir : https://www.youtube.com/watch?v=CSVmxrri2RY&t=330s
Sur
le libre-arbitre en particulier :
https://www.youtube.com/watch?v=P0xJ-vnnTR4&t=1817s
et
celle-ci, plus didactique :
https://www.youtube.com/watch?v=la_jVYZicpE&t=1298s