D’où l’utilisation de la formule "relativement fiable". La Turquie est un pays musulman de 80/90 millions d’habitants avec un passé impérial, une tradition laïque et qui a connu de nombreux bouleversements politiques. Les Américains savent très bien qu’ils ne peuvent pas avoir un pays aligné à 100% sur leurs objectifs régionaux. Il y a quelques années des militaires américains en permission ont été agressés par des islamistes en Turquie, l’ambassade américaine n’a même pas protesté officiellement, les médias américains ont étouffé l’affaire. Imaginez le scandale si des Français avaient agressé des soldats américains.
Les Américains sont réalistes, tout ce qu’ils attendent des Turcs, c’est une relative loyauté dans le cadre de l’OTAN, des garanties géopolitiques matérialisées par des contrats, et l’entrée dans l’Union Européenne. Après, ils ne sont pas dupes des velléités néo-impériales d’Erdogan et de l’islamisation croissante du régime, mais les islamistes ne les ont jamais dérangés (au contraire, ils sont faciles à manipuler) et ils n’ont aucune raison de s’opposer à lui tant que cela ne remet pas en cause leur stratégie régionale.
C’est un grand classique, dès qu’un régime un peu autoritaire se retrouve en proie à une subversion interne, il dénonce une subversion externe (et accuse les Américains). Relire les superbes scénarios politiques des albums de Tintin ("L’affaire Tournesol", "Tintin au pays de l’or noir"). En l’occurrence, j’ai du mal à voir quel serait l’intérêt des USA à "déstabiliser" un grand pays sunnite, allié relativement fiable dans la région, surtout à l’heure où la relation avec l’Arabie Saoudite est remise en question. Sans parler du fait que la Turquie est un des plus gros clients de l’industrie américaine et fait partie du programme du F-35.
Il y a par ailleurs une théorie du complot, crédible pour le coup, selon laquelle Erdogan aurait laissé se dérouler ce coup d’Etat pour exposer les brebis gâleuses au sein de l’armée et de l’administration, et pouvoir ainsi liquider les dernières traces d’opposition (notamment laïque) en profitant du plébiscite dans l’opinion.
Ce n’est pas impossible quand on voit l’amateurisme surprenant des putschistes, la réaction rapide et organisée du régime et le fait que certaines ambassades ont été fermées quelques heures avant la tentative de coup d’Etat.