Il y a ces prétentions à bâtir un système explicatif total du monde (façon Aristote), mais sur un principe générateur manichéen.
Chez Aristote tout se déduit de la division de l’Un par harmonies successives. Dans la pensée moderne, tout se déduit du combat de deux par antinomies successives (thèse vs Antithèse = synthèse).
La journaliste s’emmêle les pinceaux sur la "prudence" parce qu’elle se méprend sur le terme, qu’elle voit à priori comme une sorte d’inaction. Ayant appris que le courage peut être une forme de prudence, elle en vint à considérer que l’attaque US sur l’Irak fut une question de courage mais patine parce que l’attaque lui semblait imprudente...
Ce qu’il faut voir, c’est que l’on ne connaît pas à priori les réactions à nos actions. La raison sait déduire de prémisses à priori des conclusions. Cependant l’altérité du monde irréductible à nous-même met parfois en échec la raison.
Pour jauger la vertu de quelqu’un, il faut pouvoir jauger des conséquences, malheureuses ou bienheureuses de ses actes. Quelqu’un de vertueux sait prévoir à priori les conséquences de ses actes, ce qui fait qu’il est heureux dans ces choix.
En latin, "videre" signifie voir. "providere", signifie "voir avant". La faculté de voir en avance (les conséquences de ses actes) se dit providentia Ce qui a donné les deux mots français : prudence et providence. Par conséquent, si un chef d’état entre en guerre et que les fruits de cette guerre sont bons (il aura vu par avance en quoi cette guerre était une bonne chose), il aura fait preuve de prudence et aura été vertueux, mais si les fruits de cette guerre sont mauvais (il n’aura pas vu à l’avance les conséquences néfastes de celle-ci), alors il aura été imprudent et non vertueux.
Il admettait que les
vertus dépendent des circonstances, qu’il
existe des éléments qui les relativisent.
Je pense que tu manques le point. La vertu n’est pas liée à la raison, qui est la faculté de raisonner sur les nécessités.
La vertu est de l’ordre de l’opinion droite, elle est un bon choix réalisé face à une situation particulière.
Dans le feu d’une situation, la raison est surprise. La raison est une faculté lente, qui opère ses déductions pas à pas. Dans le feu d’une situation l’on n’agit pas par la raison, car elle est prise de court.
C’est donc face à une contingence (chose non prévue à priori) que l’on mesurera la vertu d’un homme.
Par exemple, pour une même situation de danger - tel homme ira le combattre. - tel homme restera prostré. - tel homme le fuira.
Et si auparavant on avait demandé à ces trois hommes ce qu’ils aurait feraient en s’imaginant face à ce danger, ils n’auraient pas nécessairement prévu leur propre comportement...
Imagine quelqu’un qui s’est juré de ne plus jamais ouvrir la porte à un commercial parce que chaque fois il s’est retrouvé à acheter des choses inutiles. Ce serment est une déduction de sa raison.
Pourtant dès qu’un commercial frappe à nouveau à la porte, il lui ouvre et finit quand-même par lui acheter une chose inutile ! Cet achat se déduit de sa vertu.
Les vices privés ne feraient-ils pas la vertu publique ?
Je vous propose la lecture de Dany-Robert Dufour "le divin marché" qui analyse bien ce ressort profond du libéralisme.
Plus profondément, je dirais que toute la pensée de notre époque tient du manichéisme.
Après le classicisme ou l’harmonie de beau, du bien, du vrai et du juste était vue comme le fondement de l’avenir, la pensée moderne tient que c’est le combat du bien contre le mal qui est le fondement de l’avenir (concurrence économique, lutte des espèce, lutte des classes, concurrence des partis) comme par un genre de dialectique du réel entre une thèse contre une antithèse donnerait une synthèse. C’est du manichéisme pur.
Mais je l’ai déjà dit de nombreuses fois et je ne vais pas me répéter.
Nora : J’ai déjà entendu ce genre de critiques de Platon, mais pour avoir lu les trois premiers livres de la République, le Menon, le Banquet et le théètète, je n’y souscris pas du tout.
Rien que l’ouverture de la République, qui commence par un âpre échange au sujet de ce qu’est le juste, est passionnante.
Je crois que vous n’avez pas lu Platon et que vous répétez des phrases que vous avez lu par ailleurs à son sujet. Mais lisez-le, sans à priori, puis on en reparlera.
La pensée actuelle est Aristotélicienne. Elle n’emprunte pas grand chose à Platon (je m’explique ci-dessous).
@Eric : Platon, par la forme du dialogue, est beaucoup plus ouvert qu’Aristote. Aristote a fait un grand système, certes pertinent sur bien des points, mais qui piège la réflexion du fait que tout s’y tient : il ne faut rien y changer sinon tout risque de s’écrouler...
La grande différence entre les deux pensées, et c’est bien symbolisé par le Tableau de Raphaël qui se trouve au Vatican, c’est que Platon/Socrate progressent par analogies successives (mouvement de bas en haut, il remonte de la diversité visible à l’unité idéelle par interrogations successives) tandis que Aristoste progresse par "catalogie" (mouvement de haut en bas, il affirme une diversité à partir de l’unité qu’il a définit au préalable).
On peut dire que, globalement, Aristote a fait la synthèse de Platon, sauf dans la manière de penser, où il a pris le contre-pied.
En gros, Platon se place tel un homme et cherche Dieu, tandis qu’Aristote se place tel Dieu et cherche l’homme.
Platon cherche à trouver l’unité idéelle par l’analyse d’une diversité factuelle, Aristote cherche à retrouver la diversité factuelle par déduction d’une unité idéelle.
Donc, chez Aristote, tout ce qui suit dépend de l’unité postulée au départ. Le système est clos et non modifiable. C’est un système catégorique. Cela peut mener à de sérieux aveuglements.
La méthode Socratique est beaucoup plus dynamique, quoique moins ambitieuse. En particulier, lorsque des sophismes successifs ont fini par rendre un système catégorique inutilisable, il permet de "remonter" aux contradictions par questionnement systématique de ce système.
Je dirais donc exactement le contraire de vous. Dans notre époque où la pensée est encombrée de sophismes, il faut adopter la méthode Socratique. Il faut être moins ambitieux dans l’édification de grands systèmes catégoriques, car les grandes idéologies des siècles passées, qui sont des systèmes catégoriques clos à la mode d’Aristote, en ont montré les limites.
Vous avez dit : pour [Platon] (au travers de certains dialogues), la maîtrise parfaite d’un savoir implique nécessairement l’honnêteté, la vertu.
J’ai envie de développer ceci :
Platon (ou plutôt Socrate dans le Menon) ne met pas la vertu au rang d’un savoir qui pourrait s’acquérir. Le savoir est du genre de l’avoir. La vertu est plutôt du genre de l’être. La vertu, chez Socrate, est même dénuée de savoir. Elle est simple opinion vraie. La vertu est une sorte d’intuition que l’on suit, et qui, par miracle, fonctionne. C’est un gars qui agit au pifomètre, à l’instinct et qui réussit à chaque fois.
La Vertu, chez Socrate, est très proche du concept de grâce Divine, elle tombe du ciel on ne sait ni comment, ni pourquoi, c’est comme une chance (chance, participe présent substantivé du verbe choir "tomber"). L’homme vertueux, c’est celui qui tombe toujours bien. L’homme mauvais (le méchant) tombe toujours mal. L’homme chanceux est vertueux. L’homme malchanceux n’est pas vertueux.
Donc on ne peut jamais se vanter d’avoir de la vertu. On ne peut que louer Dieu de ses grâces. Ainsi, l’homme vertueux est-il toujours humble, car il sait que s’il est vertueux ce n’est jamais grâce à lui-même, mais toujours grâce au (par)don de Dieu.