"je ne crois pas du tout que la part de subjectivité qu’il existe dans la caractérisation des idéologies soit identique à celle qui existe dans la pratique médicale, il y’a selon moi un gouffre qui rend la comparaison difficilement acceptable."
Il y a au contraire pour moi une analogie très fluide entre les deux questions, qui est fort éclairante. C’est dommage que vous ne la perceviez pas.
"Mais sur le plan biologique, l’acquisition des connaissances nous permet de dire comment fonctionnent la plupart des organes et des systèmes dans les conditions normales. On peut donc observer des dysfonctionnements qui se manifestent par des sémiologies particulières. Comment formuler un fonctionnement normal ou sain des idéologies de façon un tant soit peu objective ? Je ne vois pas …"
C’est pourtant un travail qui a été fait par un bon nombre de chercheurs, en particulier les historiens et autres intellectuels qui ont travaillé sur les idéologies "lourdes", celles qui ont produit les grands totalitarismes. Dans un organisme biologique, une anomalie objective se constate par exemple lorsqu’un organe n’accomplit plus sa fonction ou même accomplit une fonction inverse. Dans un organisme social, ce peut être aussi le cas, en application évidente d’un modèle idéologique contenant déjà le germe du désordre. Il existe même des analogies assez évidentes entre certaines pathologies et certaines dérives idéologiques. Certaines idéologies sont glaciales, d’autres sont agitées et inflammatoires, etc. La notion de contradiction interne est souvent présente dans le processus pathologique (les organes ne travaillent plus ensemble mais les uns contre les autres) et on la retrouve dans la contradiction idéologique (par exemple : "le communisme est une théorie qui vise à libérer les masses en asservissant l’individu").
"Mais on ne connait pas encore toutes les maladies non plus (si tant est que toutes les maladies sont connaissables). "
Malheureusement, une grande partie des médecins fonctionnent en fait comme s’ils connaissaient toutes les maladies possibles (bien qu’ils affirmeront le contraire si on leur demande). C’est un problème épistémologique, un biais cognitif assez connu.
"Il y’a de nombreux cas ou le praticien exclut effectivement des symptômes, mais pas parce qu’il part d’un universel qu’il a dans sa tête comme une référence absolue, mais simplement parce qu’il ne sait pas l’expliquer."
Il n’y a aucune raison d’exclure ce qu’on ne sait pas expliquer. Mais par "exclure", vous voulez sans doute dire "mettre de côté momentanément" (comme une vis d’un meuble Ikea dont on ne reconnaît pas la fonction dans un plan de montage et dont on se demande même si elle n’est pas là par erreur.) C’est ce que semble indiquer la suite de votre propos.
"Et c’est beaucoup plus sage d’exclure une donnée parce qu’on reconnait son ignorance plutôt que de l’exclure parce qu’elle ne cadre pas avec ses conceptions préconçues, les conséquences seront différentes sur le long terme, puisque dans le premier cas on va essayer de combler son ignorance en étudiant ce symptôme inexplicable et dans le second cas on est convaincu qu’on sait déjà , donc on ne fait rien."
Notez bien que sur cette partie de notre échange, j’abondais dans votre sens, donnant raison à votre réserve quant à la mauvaise habitude de croire que nos idées (maladie ou idéologies) sont des réalités au premier degré. Il ne faut pas réduire un patient à la maladie qu’on a étudiée, de même qu’on ne doit pas réduire un homme à une idéologie qu’on pense avoir comprise.
"même en considérant que parmi ceux qui se revendiquent d’une idéologie, on retrouve la plus grande fréquence d’un comportement nuisible spécifique, on ne pourra en déduire qu’une corrélation. Et une corrélation n’est pas un lien de causalité."
Comme en médecine, il ne sera pas facile mais certainement pas non plus totalement impossible d’établir des causalités ayant un certain niveau de probabilité. Un certain niveau significatif de probabilité est tout ce que l’on peut attendre dans un monde relatif. On se fonde d’ailleurs sur ce genre de critère pour autoriser ou interdire certains médicaments et certains aliments.
"Dans ces conditions, attribuer des comportements nuisibles à l’idéologie elle-même ne va pas de soi, à moins bien sur de postuler dès le départ que l’idéologie existe en elle-même, ce qui est une considération contestable et qui pose celui de la méthodologie à adopter pour caractériser le fait idéologique."
Ma position se fonde sur le constat que l’idéologie a ni plus ni moins autant de réalité objective que la maladie. C’est d’un certain point de vue une catégorie mentale mais c’est aussi un phénomène ou un processus qui contient une part non négligeable de réalité objective (de même que la lumière est un phénomène à la foisondulatoire et corpusculaire).