Plutôt d’accord avec ce que vous dites sur la nécessité de lire directement l’auteur, et le côté noyeur de poisson de certains commentaires.
Quand même, s’agissant de Nietzsche, il y a quelque de très émouvant dans sa biographie de vagabond solitaire à moitié fou, et qui se laisse assez bien filmer. C’est assez d’autres penseurs (là, Toug a raison : la biographie de Hegel est assez fastidieuse, trop sédentaire pour qu’on en tire un film).
Je ne fais sûrement pas l’apologie du turbin, au contraire. Mais je ris au nez
des esthètes, pâmés dans leur égo dérisoire, leur amusant déni de la trivialité…
les glands croient tomber loin du chêne.
Soyez tout ce qui n’est pas hégélien si ça vous rassure, et
continuez d’accumuler les références rebelles et autres filiations faciles de
salarié flemmard, poète solitaire le weekend. Bien sûr que le travail est une
malédiction ("la meilleure des polices", dit en puceau fébrile votre
anti-Hegel laborieux) et pourtant la réalité du monde... le chemin même de son
repos, la "croix" de sa félicité... tout ce que vous méprisez et à
quoi vous êtes bien forcé de collaborer. La fourmi, cette cigale morte, se rêve
même papillon…
Surtout, cessez de m’accabler de vos citations hors sujet :
je les ai à portée de main, je vous remercie. C’est à force d’en abuser que
vous me prêtez vos propres fidélités scolaires à des maîtres qui vous ignorent
et dont moi je me fous bien. Que vous les appeliez même Nietzsche, Hegel ou
Ducon ne surexcite que vous.
Cela dit, mon jeune ami, je vous incite à continuer d’écrire :
il faut encourager l’enfance de l’art.
Vous vous êtes donné le peine de répondre à Toug... merci pour ce commentaire intelligent, et aussi de vous être tapé le boulot !
J’ajouterais
juste que la question implicite que posait Toug, s’agissant de la
valeur philosophique de Hegel (à laquelle il a cru répondre en moquant
sa notoriété de philosophe, ses travers d’individu), c’est la question
de la postérité de Hegel.
Sous ce rapport, comme vous l’avez
fait remarquer, Hegel, c’est vraiment l’auberge espagnole ! Après 89,
tout part de lui ; qu’on soit marxiste ou pas, qu’on soit hégélien ou
anti- (Schopenhauer, Kierkegaard, s’expriment d’abord CONTRE lui).
Reste
que c’est bel et bien à partir de lui que la philosophie devient
concrète et, comme une vieille fille soudain tombée en amour fignolerait
sa toilette avant d’aller dans le monde, s’apprête à sortir des
cénacles et à prendre la rue - inaugurant une geste historique de
philosophes non pas loin du Pouvoir, mais relativisant celui-ci... Fin
du philosophe roi : la transcendance sera désormais collective,
horizontale et non plus verticale... Sans parler du marxisme, la haine
de Schopenhauer envers l’Université, comme celle de Kierkegaard,
refusant les derniers sacrements, envers les prêtres, qu’est-ce ? C’est
le Sens restitué à son véritable destinataire. C’est la "société"
s’instituant souveraine d’elle-même et juge du monde. Et ça, c’est
d’abord l’héritage de la logique hégélienne...
Pour en finir avec
Nietzsche (notre sujet de départ !) : au fond, rien de plus abstrait
que l’esthétisme nietzschéen, comparé au socialisme... Nietzsche,
combien de disciples... ? Et surtout (il en conviendrait le premier) :
quels disciples ? - Que des branleurs à prétention... (je sais de quoi
je parle, j’ai été nietzschéen jusqu’à ce que je bosse !)
Bref,
Hegel met un terme définitif aux Lumières, au blabla cynique de Voltaire
- à cette pensée bourgeoise, déjà positiviste et bientôt romantique,
avatar modernisé (pseudo-matérialiste) de la domination... il était
temps.
"Les Lumières, ce siècle qui éclaire tout et ne voit rien." Julien Gracq
PS : bon, je vais aller bouquiner. Merci à tous pour ce débat cordial et, malgré nos désaccords - dus à la modestie de nos moyens intellectuels respectifs - quand même instructif !
"Hegel avec sa philosophie de salarié au service de l’etat"
Qualifier
Hegel de fonctionnaire me paraît légèrement expéditif... Certes, Hegel
magnifie la Prusse, creuset de l’Allemagne en devenir depuis 1807 : et certes, ça l’arrange.
Il
n’empêche... Le bon Nietzsche, je le redis hermétique à toute
philosophie
de l’Histoire, peut sans doute se permettre d’asséner quelques piques
d’ailleurs un peu trop succinctes pour être vraiment pertinentes (cf.
Lukacs) à
Rousseau, Kant ou Hegel, et à "l’esprit de la bière" des jeunes
disciples idéalistes de ce dernier... réduire Hegel à un besogneux
fonctionnaire pangermaniste, c’est littéralement déconner... La
dialectique négative de l’esprit absolu dans l’Histoire... praxis,
maître/esclave, aliénation, en soi/pour soi : sincèrement, ne
trouvez-vous pas que c’est quand même un peu plus fécond
philosophiquement, je veux dire un peu plus utile à l’humanité pour
comprendre ce qu’il advient d’elle, que les bien subjectives et bien
poétiques métaphores du "surhomme", de "l’éternel retour" et de la
"volonté vers la puissance" ?
Hegel est certainement le penseur le plus complexe, le plus touffu,
le
plus vaste, le plus absolument dialectique de toute l’Histoire de la
philosophie. En ce qui me concerne, je ne connais pas d’écriture
philosophique plus envoûtante, plus impressionnante, plus totalisante
que la sienne. Pour vous en convaincre, La Raison dans l’Histoire est un
bon préambule à la lecture de la Phénoménologie. Mais peut-être
connaissez-vous déjà tout cela par cœur, auquel cas l’idée que vous vous
faites du maitre de Iéna m’étonne...
Cela dit, - croyez-en la sincérité du nietzschéen cramoisi que j’ai
été -, en toute humilité à l’égard de l’auteur fascinant qu’est
évidemment Nietzsche, érudit classique admirable et connaisseur sans
égal de notre cœur à tiroirs et faux-plafonds.