Éric Guéguen ----------------- Quand vous écrivez : "Quand les organes de l’"ordre" dont vous faites état passent à l’action,
ce n’est pas au nom d’un immuable, mais afin de pérenniser au contraire
le mouvement perpétuel " Pourriez-vous donner quelques exemples concrets ?
En effet, par définition, le mouvement perpétuel est quelque chose d’immuable. Prenez l’exemple du mouvement des planètes autour du Soleil, il obéit à des rapports constants. Donc immuable n’est pas synonyme de fixe ou figé. Il y a des dynamiques immuables.
Tout homme est d’ailleurs pris dans ce genre de dynamique immuable. Il commence par naître, puis finit par mourir. Entre-temps, il alterne veille et sommeille, et pendant l’éveil, il faut au minimum qu’il mange et qu’il boive. Pour manger et boire, il faut qu’il s’active. La vie est une sorte de mouvement perpétuel, qui repose sur une dynamique immuable.
Ne serait-ce pas plutôt que vous entendiez par là que le mouvement perpétuel auquel l’ordre établi nous invite n’est pas conciliable avec nos cycles naturels et que cela menace la pérennité de nos existences ? Autrement dit, pensez vous que le mouvement perpétuel qui nous est imposé nie à ce point les nécessités de nos existences que vous estimez qu’il met en péril nos vies ?
C’est la raison pour laquelle j’aurais voulu que vous nous donniez quelques exemples concrets.
------- Chère Élisa, ------- Permettez-moi de persister en effet. Dans le dico : --------------------------------------------------------------- Loi : II. ?Régularité générale constatable. A. ?Rapport
nécessaire et constant entre des phénomènes naturels observés de façon
répétée et énoncé sous forme de proposition ou de règle générale non
impérative, mais sans possibilité pour l’homme de le modifier ou de s’y
imposer par un acte de sa volonté.
Comment pourrais-je confondre la nature elle-même avec les rapports nécessaires en son sein, les lois de la nature ?
Ni le physicien, ni le biologiste n’énoncent de manière abusive le terme de loi.
Ce sont les juristes qui le font : ils aiment à faire passer leur droit pour des lois, comme ils aiment à se faire passer pour des législateurs. Le droit est le fait des juristes. Le droit est la science juridique.
Il faut bien deux termes pour distinguer entre, d’une part, les rapports qui ne dépendent pas de la volonté des hommes, et d’autre part, les rapports qui en dépendent. (Je sais, c’est terrible à dire, mais la volonté des hommes a des limites... ce que Rousseau semble occulter).
Or, parmi les deux termes à notre disposition loi et droit, seul le terme loi a ce sens de rapport qui ne dépend pas de la volonté humaine.
De fait, les lois de la nature s’imposent d’elles-mêmes, sans intervention humaine. Il n’y a que le droit du juriste qui nécessite l’intervention des forces de l’ordre juridique pour être appliqué. Si en effet le droit du juriste peut contrevenir aux lois de la nature, en revanche jamais les forces de l’ordre juridique ne pourront vaincre les forces de l’ordre naturel. Le droit ne peut être qu’une science qui étudie les lois de la vie sociale, sinon le fruit d’une démesurejuridique précipiterait une décadencesociale.
Ainsi, si les hommes peuvent désobéir aux lois, il ne peuvent éviter les conséquences de cette désobéissance, par conséquent, un droit qui contreviendrait aux lois ne peut être appliqué longtemps : mieux vaut donc y désobéir tout de suite (et en masse).
Difficile de régler ce qu’il en fut vraiment pendant les millénaires du passé et sur les cinq continents en une sentence aussi définitive. En France, c’est plutôt la locution "le bon plaisir du Roi" ou "car tel est notre bon plaisir" qui eut cours.
Je suis d’accord que les deux termes droits et lois ont finis par se recouper dans le langage courant depuis longtemps, puisqu’un régime de droit divin se voulait suivre les lois divines (qui sont les nécessités).
Tout le monde comprend bien ce que signifie "loi physique", et tout le monde trouverait insolite de parler de "droit physique"... C’est la raison pour laquelle j’ai pris l’exemple de la loi de la pesanteur. Ce fut l’occasion pour moi rappeler une petite nuance.
Mais remarquez que si loi et droit sont strictement synonymes, alors la phrase de Rousseau ne veut rien dire non plus... Et s’il ne sont pas strictement synonyme, alors Rousseau inverse les deux sens. C’est donc normal que les esprit soit confus.
Pour parler un langage plus courant, il me suffit de traduire loi par nécessité : le droit n’est respectable que s’il se conforme aux nécessités.
Pour mieux montrer l’inversion de Rousseau : --------------------------------------------------------- Loi vient du latin "lex", qui dérive du verbe "legere" = lire. Les Romains lisaient dans les entrailles des animaux pour connaître la volonté des Dieux, telle était leur religion (cf Haruspices). C’est certes étrange, mais ils y croyaient, donc il s’agit bien dans l’esprit d’une manière de découvrir les nécessités à venir : la loi se découvre.
Droit vient du latin "directus", qui dérive du verbe "derigere" (diriger, distribuer, aligner), lui même dérivé du verbe "regere" (diriger, commander, guider), lui-même dérivé de "rex, regis" qui signifie roi.
Voilà pourquoi il faut donner au terme "la loi", le sens de "nécessité qui s’impose manifestement à nous", et au terme "le droit", le sens de "règles impératives édictées par le pouvoir politique".
Que le pouvoir politique prétende faire des lois ne doit pas nous tromper, il ne fera jamais que du droit. Et si ce droit édicté par le pouvoir politique nous empêche de faire face aux nécessités, alors il ne faut pas lui obéir.
Ainsi, il faut dire, le droit n’est respectable que s’il est conforme aux lois, et non l’inverse, comme s’embrouille totalement Rousseau.